REVOLUTION-PSYCHANALYSE
Pour un mouvement révolutionnaire au sein de la psychanalyse

La juste place devant la Reine dévoreuse

 
Une lecture psychanalytique du film de Paolo Sorrentino "This must be the Place"


La juste place devant la Reine dévoreuse

Une lecture du film « This Must Be the Place »


 

Introduction


 

Il y a quelques jours, je revoyais ce très beau film de Paolo Sorrentino.

Film d'un parcours semblant erratique mais structuré par un point de recherche fondamental, inamovible.

Et lorsque le destin fuit ? Fuit sans cesse et que rien ne le retient plus de fuir, que sa gangue humaine est bien percée de mille part, que peut encore un homme ?

David Byrne et sa musique incarnent une légèreté inventive face à la déroute « gothique » d'un sens perdu de la fraîcheur de vivre qu'endosse Cheyenne, ancienne gloire de la musique pop, le personnage de Sean Penn.

Celui-ci sombre dans un marasme. Il remise au clou sa guitare après le suicide de 2 adolescents, suicide que son art aurait motivé. Et lorsque son père meurt, rendu à son chevet, il se remet en route. 30 ans auparavant, la pensée obtuse d'un « J'ai cru que tu ne m'aimais pas ! » lui avait fait rompre les ponts.

En arrière fond de ce film, dans la suggestion, il y a ce qu'un père peut transmettre, plutôt ce qu'un fils peut chercher dans le père, comment un fils pourrait sortir de la signification qu'aurait prise pour lui cette transmission.

Car entre l'énoncé de l'Autre1, ce qu'il dit vouloir et ce qu'il fait vraiment passer d'un désir, il y a un écart. C'est de loger dans cet écart que le parcours initiatique commence.


 

Errance et déambulation


 

Après avoir survécu au camp de concentration, le père de Cheyenne a bâti sa vie sur la recherche d'un « tortionnaire » nazi, celui auquel il aurait eu à faire.

Quand il l'a enfin localisé, il meurt et fait remettre à son fils, dans un carnet, l'énigme de son désir placé sur cet objet de la poursuite d'une vengeance. Cette vengeance a bon dos puisqu'elle porte les habits de l’holocauste. Ce serait un crime, une trahison de ne pas la poursuivre et l'exercer.


 

Et notre fils, s'en va chercher à savoir qui et où se cache ce tortionnaire. Il dénoue petit à petit les fils du secret et s'apprête à accomplir ce qu'il croyait être son destin de fils : achever l' oeuvre vengeresse du père. Il achète le plus gros calibre, celui qui ne rate pas la cible à 60 mètres, mais qui tient dans une poche.

Des métaphores sèment son voyage.

-Le véhicule flambant neuf de l'obsession maniaque. La Chose contemporaine lissée à la perfection du brillant, dont on prend soin comme d'une « déesse », l'engin puissant du 4X4, qui symbolise le plus stupidement l'intégration réussie au règne du phallique et fait de son propriétaire l'adoubé fidèle. Aucun écart de conduite pouvant mettre à mal l'objet vénéré ne sera toléré. Menace de « la bonne éducation » à l'appui, si dans un véritable culte, on ne devait pas prendre le plus grand soin de son fétiche et ne pas lui garantir la toute brillance qu'il requiert dans, ce serait punissable, comme une trahison.

Pour flamber, la belle carrosserie, elle flambera, « victime » d'un trop de soin.

-Ensuite, sorti de nulle part, un vieil indien encravaté et taiseux trouve sa destination dans un désert qui fut sa terre. Il descend,décidé, du véhicule et s'avance dans l'immensité sous un soleil de plomb dans son costume et ses souliers cirés. Il semble heureux d'aller retrouver ses ancêtres dans l'ascétisme voulu de cette mort désirée comme expérience de vérité du néant. Il s'agit bien pour le vieil Indien, d'aller retrouver quelque chose de l'Autre, et de quitter cette turbulence du monde, en paix.


 

-Le nom d'artiste de Sean Penn : « Cheyenne », porte sur son dos la défaite des Indiens. Nostalgie d'un futur vain puisqu'il a été vaincu. Mais on le reconnaît dans son masque. Il ruse, se glisse comme l'ombre, s’immisce dans des replis interstitiels, s'échappe.

Des souvenirs partagés s'échangent pourtant comme des messages de fumées à distance. Mais aucun ne permettra d'accroche. Ces réminiscences jettent un vague trouble. Le tortionnaire a eu un enfant, il est grand-père. Sa fille Rachel aime Cheyenne. Cheyenne aurait pu dans un autre temps, dans une autre époque être l'homme de cette femme, le père de cet enfant qui joue et avec lequel il chante. Il ne peut pas l'aimer. Il ne peut pas rester.


 

Et là, quand il est prêt, qu'il a retrouvé l'Allemand dans sa cache, il reçoit les confidences du « tortionnaire ».

Le père « n' »a  vécu comme « torture » « que » l'humiliation de s'être pissé dessus. « Torture » redoublée du rire de l'Autre qui l'a vu réduit à sa jouissance de la terreur.

Il s'est pissé dessus et l'Autre l'a vu et en a rit.

La torture qui justifierait la mort ou l'intranquillité permanente de cet ancien garde de camp - pourquoi il est pris en chasse par un « chasseur d'anciens nazis » qui ne les poursuit que pour savoir ce que sont devenues les dents en or arrachées - est l'humiliation qu'il a perpétrée et qui a été ressentie par le père. C'est elle qui a orienté le reste de son existence.

Le fils (Sean Penn) est là avec la charge de la vengeance de ce père, avec son magnifique colt qui pourrait abattre un éléphant.

Une destinée va-t-elle s'accomplir ? « Ah !L'éternel salaud !Il va payer ! »


 

La fin de l'Autre

Et puis, ce fils, trouve son dénouement. Un autre destin se dessine. Il ne sera plus « chasseur de nazi », n'endossera pas le rôle d'une vie accomplie dans cette réussite médiatisée d'avoir épinglé un de ces salauds qui se terrent, au tableau d'honneur d'une vie de chasse, sorte de point d'orgue à une raison de survivre.

Il laissera en suspens, la satisfaction du père, dans une équivoque de « jugement ».

L'Autre, celui pour lequel tout ce chemin a été parcouru sera laissé à lui, à sa mort, à l'impénétrable irrésolution de son désir, ne l'enfermant pas.

Le désir supposé de l'Autre sera laissé à la sagacité perplexe d'une solitude, celle du fils, Cheyenne. L'Autre sera remisé...comme un simple autre. L'Autre ne sera plus ni dans le père, ni dans le tortionnaire.


 

Cheyenne oblige l'Allemand à se dévêtir et à sortir dans la neige. Dès lors, il n'est plus l'Autre. Il n'est plus que nudité pauvre, devant l'immensité d'un paysage de pierre et de glace...et il n'est plus qu'un homme, un vieil homme nu, démuni, à la peau fripée, sans aucune gloire et aucun lieu où se tenir dignement que dans le réflexe de se cacher le sexe encore plus fripé que le reste du corps, à moitié courbé, ballant comme un naufrage, à l'image de cette vie d'homme qui a connu le siècle de la fin des siècles.

Les Allemands, dans leur bel uniforme, en pratiquant cette mise à nu des corps pour tous - enfants, femmes, hommes, vieilles,vieillards... ne laissaient aux déportés que la honte d'être le plus crûment, ce qu'ils étaient : les corps naufragés de la condition humaine.

Et c'était cette condition après l'avoir ramenée à celle du vermisseau, dans l'écrasement de l'être à celui de la vermine, qu'ils forcluaient. « Les vers c'est eux ! Ces juifs, ces handicapés, ces tziganes... ».

Forclore le manque chez soi, le désignant chez l'autre dans ses lambeaux, pour ensuite s'en débarrasser. Créer la misère afin de pouvoir dire « ce n'est pas nous, nous ne sommes pas comme ça, nous ne sommes pas comme eux » est une opération du narcissisme pour se défendre d'une partie de soi, celle du refoulement originaire.

Surtout ne pas se voir dans la misère, dans le reflet de sa pauvreté, mais porter l'habit contre, en opposition imaginaire à ceux qui n'en sont pas dignes ; suppléer à ce que nous sommes comme naufragés dans notre condition par le stigmate du naufrage de l'autre. Éviter à tout prix d'être confronté à cette structure de n'être que l' aléas d'une poussière dans l'univers :« Il faut oublier ! Il faut oublier notre réalité si précaire, alors fabriquons solidement notre rêve ! ». C'était le « rêve allemand des nazis ». On pourrait se poser la question aujourd'hui de savoir de quel autre abject nous aurions besoin pour soutenir notre mensonge « de type normal » ?


 

Après l'arrogance du Un, dans le bel uniforme... qui est l'autre pendant de celui miséreux et honteux de la loque, « bonne pour les juifs et autres « rats communistes, Roms etc... » ; après la honte repoussée sur la vermine des autres, déshabillés, mis à nus et revêtus de la seule loque comme uniforme de la chair déjà dépravée, déjà en lambeaux, les pendules sont remises à l'heure.

L'Autre dans cette incarnation qui lui tenait lieu d'être, tenant le manche, n'est plus en cet homme ancien gardien de camp. Le pouvoir dans l'être uniforme du gardien n'est plus.


 

L'Autre de l'industrialisation du vivant par la mort.

Avec cette fin de l'Autre dans cet homme à qui est renvoyé l'image de sa propre humiliation, inhérente à sa condition, c'est un autre Autre qui surgit, dans ce qui paraît un insondable mais qui porte pourtant un nom dans les effets de ses actes.

L'Autre invisible de cette toute puissance obscure ne se dévoile et n'apparaît que dans ce qu'il laisse derrière lui dans ses amoncellements, dans ses tas de morts que résume le mieux son labeur de forclusion : l'industrialisation du vivant dans l'industrialisation du traitement de la mort.

Industrialisation du traitement de la mort à laquelle le réalisateur donne le sans nom d'une image ; celle des corps-choses enchevêtrés poussés à la fosse commune par la machine industrieuse, paradigme et icône de toute sa résolution : le bulldozer.

C'est au bulldozer que l'on arase - encore une mise à nu - que se prépare le terrain pour une nouvelle « genèse » d'exploitation, que la mort ne compte plus, seulement prise dans une spéculation de chose. On abat tout, on réduit tout, on chasse tout, on déprave tout, au bulldozer, puis on recommence, sans aucun temps pour une vie scandée par la mort, seulement celui du sandwich du chauffeur. Des choses à mourir...dans un ordre de choses pour mourir. Que cela aille vite ! Que cela se recycle.

Aujourd'hui à l'image des forêts primaires, de leurs derniers habitants, les campements « sauvages » des sans papiers, toute une vie indigente, la pauvreté boiteuse, est industriellement effacée, parquée, camouflée.


 

L'ironie de Cheyenne se découvre vis-à-vis du prescrit de son père à qui il supposait de le voir lui, bien achever « l'oeuvre » de vengeance de sa vie non aboutie.

Mais même sous la couverture de l'holocauste, « Ce n'était que ça ! Une humiliation devant l'Autre» dans lequel nous avons mis et nous voyons la seule fin d'une toute puissance.

Et face à cela, nous sommes presque tous semblables, dans notre époque, troupeau de l'exigence de l'Autre. « Ce gardien serait-il pire que moi ? Ou que mon père ? N'aurait-il pas simplement été le jouet de l'Autre industriel et obscur qui l'avait mis là ? Un Allemand comme tant d'autres, en âge d'être soldat, passé « maître chien » et assigné à la garde des détenus déportés avec le pouvoir éventuellement de les abattre ou de lâcher sa bête? »


 


 

Tous industrialisés, tous prolétarisés.


 

Cheyenne donne à voir le point final de la juste place.

Il oblige l'ancien gardien à se montrer décharné, nu, telle une « viande » insignifiante... en miroir du dénuement et de la non-humanité à laquelle les déportés étaient réduits. Non-humanité telle que l'époque a mené les hommes dans l'effroyable du désastre de l'holocauste, mais pour finir, où les places seraient interchangeables face à la supposition de toute puissance de l'Autre, meneur d'une vie qui ne compterait que pour être déjà morte, souillée et ravalée à son seul impératif et à sa volonté.

L'interchangeable des places sous le règne de l'obscure puissance de l'Autre, Cheyenne le reconnaît, au nom de son père.

Et cette interchangeabilité, signe le nom de l'Autre obscur qui fait, qui mène le jeu.

« Tous industrialisés, tous prolétarisés », économiquement chosifiés dans des fonctions pliées à l'aune du seul temps comptabilisé : celui de la gestion des pertes et des profits et des services rendus à la machine.

L'Autre obscur a distribué les rôles et cette distribution aléatoire, illustre la vanité de l'arrogance « des vainqueurs » nazis ou simples soldats allemands, et par extension, de tous les « vainqueurs » de la situation industrielle, faces aux « perdants » du moment.

L'Autre obscur procède dans l'abjection de son traitement industriel du vivant qui débouche sur cette mort au hasard.

Qui ne reconnaît pas ce jeu de hasard à notre époque où la roulette du casino de l'industrialisation néo-libérale du vivant précipite jusqu'à des continents entiers dans les affres du bilan de la colonne des « pertes » ? Et cela sans que cela ne précipite aucune autre urgence que de remettre le couvert en préconisant de nouvelles recettes pour sauver le capitalisme. Le message livré à ces masses que le hasard a assignées à la catégorie des « pertes », est bien  celui du sacrifice à l'Autre: «Encore un effort de résilience pour apprendre que vous ne comptez pas, que vous pouvez crever ».


 

Un fossoyeur industriel


 

L'image d'un bulldozer remuant les cadavres humains comme s'ils étaient des choses, c'est aussi l'image rapportée du traitement que les libérateurs des camps ont laissé comme trace filmée de l'horreur.

Mais en filmant ainsi, en voulant témoigner de l'horreur nazie, les libérateurs n'ont pas faits moins que témoigner de leur culture pas moins industrielle du vivant, et des moyens qu'elle préparait.

Ces cadavres n'étaient plus non plus pour eux des corps d'hommes, de femmes et d'enfants à qui on donne une sépulture dans un traitement noble d'une attention et d'un respect spécifique. Ces corps étaient pour eux aussi du déchet industriel à ne savoir qu'en faire, qu'il fallait alors traiter industriellement.

Dans cette vision d'apocalypse du bulldozer et de sa pelle-mâchoire qui saisit, pousse, retourne, renverse des monticules de corps décharnés, c'est l'horreur de notre société actuelle qui est déjà là.


 

Le film nous montre en point de fuite de cette horreur, à ce que l'holocauste a dévoilé mais qui se poursuit dans la vision de désoeuvrement et de défaitisme où une fraîcheur de vivre se serait perdue.

Cheyenne, recherche quelque chose de ce qui a été perdu, qui a et qui est offensé dans notre temps et que l'holocauste a révélé sous sa face la plus hideuse de l'application généralisée de la science et de la technique à la gestion ségrégative du vivant qu'implique le rendement industriel qui inclut un traitement indifférent de la mort et du sexe.

Si le parti nazi est vaincu en 1945, ses outils industriels d'uniformisation, de réduction du vivant à des item comptables, mesurables sont immédiatement utilisés. Une fois réduit à l'écriture bureaucratique d'une contention dans un livre de comptes ou à un agenda programmatif, le destin du vivant parlant échappe à ses nécessités pour « épouser » celles de l'appareillage gestionnaire qui traite un uni-taire.

La nécessité gestionnaire efface et subsume l'humanité qui parle, d'où aussi, lorsqu'un encombrement survient, une presciption d' arrasement qui suit aussitôt, l'accompagne dans une mise au pas, dans l'ordre de se taire, d'une soumission silencieuse dans le traitements des masses.

Et si les corps n'obéissent plus à ce silence, d'autant qu'ils sont réellement morts, on peut bien ne plus les traiter comme des corps humains, mais comme des « produits-déchets-encombrants ». Les solutions aux encombrements d'un traitement gestionnaire sont toujours industriels et mécaniques.

Ici, la solution répertoriée et qui fait le choix du réalisateur, est celle du bulldozer, d'une pelle mécanique. L'image a beau être connue, elle frappe, continue d'interpeller parce qu'elle est emblématique. L'outil industriel dans ce cas, traite la mort, malgré tout ce qu'on peut dire, dans une « banalité » de chose. Il faut un réveil, comme se pincer pour s'en réveiller, en percevoir la portée effroyable, métaphorique qui la multiplie.


 

Nous sommes de cet héritage, celui de la spectaculaire progression de la part industrielle sur le « vivant », part appliquée à tout dans le dogme du rendement qu'elle impose jusqu'à prescrire subliminalement la mort qui « vaudrait mieux », dans un droit individualisé d'une « éthique célibataire ».2

La vie n'y est plus regardée dans son rapport hétérogène d'une divergence, d'une coupure irrémédiable entre elle et la mort, entre les sexes, faisant la base du lien social, mais dans l'adaptation, la compatibilité individuelle à la forme d'une prescription sociale ordonnant au sujet de répondre comme il se doit à l'impératif : suicides sous « commande » « injonction » du discours de cet Autre, pour non-conformité, auto-destruction programmée par une « perte » d'emploi, une inutilité... une perte de rentabilité...etc

Chose rentable à rentabiliser de cet organisme rendu au bios du fonctionnement. Et si la pauvreté poind, elle sera aussi intégrée aux processus de restructuration pour en faire un levier industriel économiquement rentable.

Comment se déroule, se pratique « l'aide humanitaire » ? Bientôt côtée en bourse ? Si ce n'est pas déjà le cas ! Pauvreté traitée alors en misère d'une condition utilitariste qui noie le vivant dans l'ordre et l'impératif de l'intégration au modèle capitaliste.

La promesse de cette industrie du vivant, c'est une éternité de vie de chose, une vie sans toutes les questions autour de la mort et de la différence des sexes,  « vie » d'un produit-otage rémanent qui se structurerait et se reformerait seul, machinalement, automatiquement, de sa « propre responsabilité », avec un grand génie à la commande, celui d'une cybernétique individuée absolue.

L'image de la pratique du bulldozer, pratique ordonnée par le camp des « libérateurs », est une prémisse. Cette image sonne déjà le glas...comme ce qui nous attendait sous les auspices de cette culture indus-trieuse (magie de la langue française) qui est déjà-là...culture de la ségrégation à propulsion atomique déjà d'application chez les libérateurs.

Le « plus jamais ça » de l'horreur invasive n'a pas encore trouvé sa porte de sortie. Les cargaisons de la mort, les contingents entiers du désespoir de cette impasse utilitariste vouée à la propulsion du système font profusion, encombrent et s'amoncellent en une bulle d'attente, d'assistance minimale, de contention forcée. Quelle est la population actuelle des clandestins et de tous ceux qui sont parqués dans des camps « de réfugiés » ? sans compter ceux et celles qui comme « citoyens » dans leur pays croupissent dans les conditions miséreuses d'une débrouillardise sans aucune perspective, avec si peu de moyens qu'ils sont contraints aussi à « attendre », à plier devant des autorités corrompues, ou à fuir?

Attendre sans rien faire... car il n' y a rien à faire que d'attendre faute de moyens pour faire. Fuir le désert, la corruption...devenir milicien d'une cause intégriste, d'un militarisme soumis à une chefferie débile pour s'approprier un sursis d'existence ? Les échappatoires sont souvent les mêmes qui conduisent encore à plus de nulle part.

Cheyenne incarne la désillusion d'une star...d'un type qui pourtant, en regard du système aurait trouvé son bien. Mais voilà que non... Il ne suffit pas d'être célèbre et riche. Même chez ceux-là le modèle exerce sa violence d'insupportable et les ramène à la question de ce qu'ils ont reçu en terme de transmission d'un désir.


 


 


 


 

Le retour


 

Lorsque Cheyenne rentre de son périple, ayant laissé derrière lui le revolver et la punition promise à celui qui devait personnifier le mal, lorsqu'il retourne chez lui, ce n'est pas dans son manoir de gadgets et de beaux marbres, c'est dans sa demeure de pauvreté....

Il rentre chez lui, c'est-à-dire trouve la bonne place, où comme un homme qui est père, il est attendu depuis longtemps.

Il revient, ne porte plus l'habit gothique de la star périmée. Il est redevenu quiconque, qui un jour, sans le savoir, a embrassé et aimé la pauvreté.

L'ironie lucide du réalisateur va jusqu'à nous montrer dans un dernier plan, combien l'effroyable du spectaculaire industriel se trouve partout, n'épargne aucun refuge, même celui de la juste place retrouvée de l'anti-héros.

Car au bout de ce voyage initiatique, « Ulysse » ne connaîtra qu'un court instant le repos de sa terre.

Juste derrière les murs de la maison, comme un ciel surplombant, à quelques pas d'un bout de jardin qui n'existerait pas, bouchant l'horizon, se prélasse un monstre au ventre transparent, dans sa structure gigantesque et mouvante de verre et d'acier, qui attend.

« Elle » attend, paisiblement, la monstruosité, l'arène du spectacle, la machine dévorante par laquelle la récompense de l'Autre de l'industrialisation du vivant arrive.

Elle sait la soumission qu'elle entraîne, la Reine, la mante religieuse ; que rien n'épargnera le coût de sa télé-vision ; qu' aucune exigence de vie ne viendra contrebalancer celle de sa captation vorace.

Bien au contraire, combien ne se sacrifieront-ils pas afin que ce rêve industriel se poursuive ?

Combien accepteront de renoncer à l'illusoire du spectacle, refuseront l'opium du peuple pour la recherche bancale d'une vraie vie ?

C'est bien à coups de bulldozer que la terre est arrasée, que pour le spectaculaire, il n' y a plus d'hommes qui tiennent, que des spectateurs pacifiés et passifs de la rengaine des chiffres

Et que nous sommes tous, à peu près tous, numérisés, marqués par l'empreinte du nombre ; que nos vies sont assignées de sinistre mémoire par le poinçon de l'industrie appliquée à la mort du vivant. Cela se propage, cela s'emballe et se répète.

Aujourd'hui, l'apocalypse que nous vivons déjà, sera spectaculaire. Où nous renvoie Sorrentino d'une vue plongeante.

A travers le périple de son personnage, il véhicule néanmoins un mince espoir.

Celui qu'apporte la quête de son désir jusqu'à cette traversée qui fixe le « symptôme père » dans la reconnaissance de cette nomination qui ne s'autorise que de soi-même, dans un « je suis son fils, sa fille » qui permet alors de dire pour un homme « je suis votre père, par la vertu d'avoir été ou d'être le fils d'un autre père », pour une femme «  je suis votre mère par le symptôme que je suis pour votre père »

Ce serait la fable de ce film. Il nous répondrait à la question de savoir « Que nous reste-t-il d'un père ? (d'impair)»

Un effet, celui d'une transmission aveugle à la signification, celui d'un rapport, avec lequel naît l'auto-nomination à une place. Ce que désigne le titre du film « This Must Be the Place ». Place qui donnerait un sens, qui ferait que dans le réel, nous serions malgré tout orientés.

La reconnaissance de sa place de fils de, ou de fille de, hors de l'assignation à un supposé désir de l'Autre mis dans une signification, fait la place au symptôme père.

Pour un jeune homme, cela l'oriente vers l'Autre dans son énigme, comme lieu de la différence, lieu de l'hétéros, à investir pour ce que justement il livre sa perte, sa perte du même, du savoir dans le même de la référence phallique)

Pour une jeune femme, cela l'oriente à consentir qu'il y a dans le désir d'un homme pour elle, peut-être bien aussi la question de la barre pour elle d' un arrêt à sa méthonymie et une réponse à ce que la castration objective du réel, de son réel dans la séparation où lalangue opère.

La langue maternelle, est bien celle qui fait qu'une mère transmet l'entrée dans le langage, la castration comme un réel, mettant les jouissances à l'ordre de la limite où elles sont possibles.

Mais, ce faisant de donner lieu à un bord, lalangue maternelle, situe le langage et le hors langage. Ainsi, la propriété de faire langue qui est transmise situe aussi les jouissances. Pour l'une, celle d'être étrangère à la castration, extérieure au symbolique, ne donnant pas consistance de savoir, pour laquelle on l'a dit Autre, pour les deux autres- jouis sens et jouissance phallique- relevant de la propriété de faire appartenir à un ensemble, donnant lieu à consistance de savoir.


 

Le cheminement de Cheyenne dans ce film est une sorte d'approche de ce rapport du père et du fils dans l'inversion de l'histoire rapportée d'Abraham.

Cheyenne, « revenu » est devenu « son symptôme père », parce qu'il a pris sa place de fils.


 

Daniel DEMEY

14 juin 2014

 

1L'Autre dans le vocabulaire de la psychanalyse lacanienne recoupe l'instance pour un sujet d'où lui viennent les signifiants et la jouissance de sa parole. Le sujet se structure par rapport à l'Autre dans une relation dynamique, hormis pour le psychotique pour lequel l'Autre reste l'Autre primordial intangible de « la mère » - la toute puissance transcendante- lui dictant ses signifiants et vis-à-vis duquel il est dans un rapport traumatogène d'Amour et/ou de Haine dont il se défend par le délire. L'Autre, dans l'enseignement de Lacan prendra la configuration d'une énigme de la jouissance en tant qu'elle lui manque. Il n' y a pas de signifiant pour dire, inscrire la jouissance de l'Autre, elle est un trou dans le savoir qui s'écrit comme signification du manque pour le sujet.

 

 

2« l'Ethique célibataire » est développée par C.Soler in « Ce que Lacan disait des femmes ». Il s'agit de l'éthique d'une jouissance qui ne se rapporte plus à une hétérité, à l'hétéros ; éthique référée qu'à ce qui est livré au même dont l'individu, la monade individuelle est « dotée » par le droit au risque et au péril du discours du capitaliste qui l'utilise là à ses fins.




 
 
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