REVOLUTION-PSYCHANALYSE
La psychanalyse se dira révolutionnaire ou ne sera pas

12 mai 2014
Daniel DEMEY

La psychanalyse se dira révolutionnaire ou ne sera pas


 


 

Avec ce « tous prolétaires », ce « il n'y a qu'un symptôme social », Lacan désigne l'enjeu.

Parce que ce prolétaire qui « n'a aucun discours pour faire semblant », et qui n'a que sa prole, ses enfants, comme destin réel, de qui, dans la structure nous rapproche-t-il ?

De qui nous rapproche-t-il celui qui n'est pas dans le semblant du discours, d'aucun discours ?

Il nous rapproche de la psychose.

Le « nous sommes tous prolétaires », c'est quelque chose qui nous amène à nous voir, à nous désigner, à nous montrer à ciel ouvert de l'inconscient, devant le réel, comme les éléments « sans histoire » d'une Hystoire qui se ferait sans ces éléments détachés, « libres » de tout discours dont nous sommes le symptôme social.


 

« Liberté », « détachement dans le déchaînement de la chaîne du discours de l'Hystoire, qui établit cette essence des prolétaires, comme ceux qui ont - dans l'Hystoire, puisqu'elle est celle des discours et de la place dans les semblants - à faire face à ce noyau de toute l'Hystoire, depuis le début des temps humains, parlés, et à la question de l'acte de cette entrée dans le discours, les faisant oui ou non, entrer dans l'Hystoire, dans le lien par le discours et le semblant.


 

Cette tâche qu'ainsi la psychanalyse lacanienne met à jour d'une position dans l'inconscient, d'un « acteur, d'un sujet de ce symptôme social-prolétaire », dans l'inconscient des discours et de l'Hystoire jusqu'à maintenant, est celle-là, la même que Marx avait anticipée dans sa critique du capitalisme et ses formations de discours et de réalité , déjà comme celle dévolue à cet acteur social du mouvement de la dialectique, dans la praxis révolutionnaire du prolétariat.

L'ad-venue de cet acteur n'est pas « le prolétaire ». Le prolétaire n'est que de l' Un, « le symptôme sans discours pour faire lien », l'individu en son point le plus élémentaire d'indivis, d'indivisible, qui le fait atome, symptôme d' atomisé, comme point indépassable de butée, « mur » au-delà duquel il n' y a que la « bombe nucléaire humaine », l'explosion de l'atome, sa déflagration dans une sorte de forçage de jouissance où le discours du capitaliste peut l'amener à s'exploser littéralement dans des jouissances et des addictions shyzophréniques, qui le privent du monde. La jouissance ne faisant pas lien.

Lacan, dans Télévision, parle de « légarement de notre jouissances » pg 53

C'est la clinique actuelle que nous rencontrons comme psychanalyste, le plus souvent hors cure, non seulement dans les prisons surpeuplées, les centres de santé mentaux, les cliniques pour toxicomanes, pour accrocs au jeu, mais aussi dans le quotidien de l'expression de ces grévistes du désir- les disant déprimés- que les propositions de jouissances autistiques et suicidaires comme « Uns » mis à toutes les sauces des produits du capitalisme, des latouzes, ne satisfont plus et/ou qui restent simplement en rades des promesses politiciennes d'un accès à jouir, et que l'embrassement généralisé dans le discours du « bien-être pour tous, d'un bonheur pour tous » n’atteint pas ou plus.


 

Colette Soler résume magistralement cette tendance « le surmoi standard du consommateur prospère laisse chacun marié à des plus de jouir qui s'établissent en court-circuit sur le lien social, fixé sur des semblants à jouir qui ne passent plus par la médiation du semblable. Ce morcellement autistique a quelque chose d'homologue au symptôme schizophrénique, hors transfert et sans Autre. Le paradoxe, c'est que ce phénomène s'accompagne d'un discours du droit qui se veut compensateur, mais qui en redouble l'effet, en prônant ce que j'appellerai un universel abstrait. Mais dans les faits, celui-ci (le discours du droit) ne se réalise qu'au niveau du marché et de l'universalisation de ses impératifs anonymes qui commandent de jouir dans les formes de l'offre. » C.Soler in Ce que Lacan disait des femmes, in «La malédiction» pg 200.


 

Le « prolétaire », n'est rien encore que cette proposition minimale et extrême du Un dans une jouissance de déchet qui fait d'ailleurs toute « l'éthique des célibataires » (C.Soler in Ce que Lacan disait des femmes, in « les « éthiques sexuées » pg 175 Ed du champ lacanien) avec son pendant d'accrochage au tout phallique de la revendication égalitaire à jouir de droit, qui ici ne devient plus que revendication égalitaire à « consommer et à se consumer » en reprenant le bon mot de Lacan.


 

Le « prolétariat », lui, est la forme de discours habitée par le sujet du signifiant, tel que Lacan l'énonce « un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant » dans une chaîne de discours qui pour paraphraser C.Soler, fait sens dans le lien social, fixé sur des semblants à jouir qui passent par la médiation du semblable.


 

A contrario, le prolétaire subsumé par le discours du capitaliste est assigné, prévu pour prendre place de réponse de signifié de la jouissance dans une chaîne de discours (du capitalisme) qui ne fait pas sens, mais impasse de cette jouissance toute Une, assignée à l'objet plus de jouir auquel le discours l'accroche dans ce qui le défait du lien.


 

Le prolétariat est cette forme que prend le sujet dans le discours, du fait de la prise du prolétaire dans l'acte d' « un discours faisant lien » qui le positionne dans un engagement et une responsabilité d'« intérêt de classe », dans quelque chose qui est de l'ordre de faire lien par le discours faisant coupure avec celui uniforme et univoque de celui de la bourgeoisie qui lui, produit le prolétaire comme « symptôme social de celui qui n'a pas de discours pour faire lien » JL Milan 1972.

La psychanalyse lacanienne, bien sentie de son réel, est révolutionnaire. Elle fait advenir le prolétariat, dans le sujet de la négativité en mouvement par le Je de la parole. (à suivre)


 

Le « prolétariat », c'est la forme élevée, transcendée du sujet de la jouissance du Un du « prolétaire » dans son nouage avec l'Autre (l'Autre du vivant, du réel, de l'altérité absolue, pas de l'Autre du discours dans le sens du texte écrit, de l'Autre supposé du symbolique) qui fait entrer le « prolétaire » par l'amour, dans le lien du discours hors ordonnancement de celui du capitaliste.

« L'amour, c'est le symptôme qui parvient à nouer ce premier rapport qui ne fait pas lien social, autiste donc, à un lien au semblable sexué » C. Soler op cité pg 208


 

Une fin d'analyse, c'est la concrétisation, la fixion du prolétaire « au sujet du prolétariat », dans l'ancrage au lien par le discours du « seul l'amour (de transfert) permet à la jouissance de condescendre au désir » J.L in séminaire l'Angoisse.

C'est la sortie du discours du capitaliste pour la possibilité à l'inconscient, à l'inconscient du désir, de faire tourner dialectiquement les discours et de rendre ainsi l'homme, le parlêtre à une réalité politique, sociale, économique dans la médiation de son semblable, c'est-à-dire à une réalité contingente, non assignée à, et non plus abandonnée à l'égarement schizophrène de l'assignation au Tout pouvoir du Dieu-objectivé dans l' Universel abstrait de la Valeur se valorisant.


 

« Il y a une ambiguïté foncière dans l'usage que nous faisons du terme de désir. Tantôt nous l'objectivons-et il faut bien le faire, ne serait-ce que pour en parler. Tantôt au contraire, nous le situons comme primitif par rapport à toute objectivation. » J.L Séminaire II, pg 263 ed Seuil 1978


 

C'est à cette occurrence « primitive » d'inobjectivable, de l'inconscient du désir ; c'est à cette occurrence à son réel, que le dire convoque dans l'inépuisable de son équivoque par le symptôme de l'être parlant, par le symptôme de la jouissance du parlêtre-interprète de son désir, que le discours de l'analyste convoque, appelle, le « tous prolétaires » à embrasser la béance ouverte à ciel ouvert et saignante de son manque à être... -puisqu'il n'est plus rien, même pas un être en question ou la question de l'être, mais qu'un objet, la chose réifiée du capitalisme, prête à mourir à la mamelle de ses plus de jouir.

Béance et blessure saignante non pour s'en déduire comme fini, catégorisé, identifié imaginairement « à ce nouveau maître » succédant à l'Autre (non barré) pour s'y pendre à son tour, mais comme classe qui porte en elle le discours, la praxis de sa propre négation, qui justement dans l'appareil du discours sait porter la question du désir à l'inconscient, dans le manque à être, dans l'angoisse, dans l'absence de ne jamais trouver l'objet, sinon de le trouer dans le semblant de ce qu'il cause et fait « causer » – soit l'objet a, cause du désir- et non pas de le ramener sans cesse comme bouchon de l'angoisse, à « La Vérité dite ou accaparée de la Chose » - dans l'objet plus de jouir- par laquelle elle se manifesterait comme en chair et en os : Veau D'or du matérialisme appelé vulgaire ou fétichisme de la marchandise.


 


 

Dès le séminaire II, Le moi dans la théorie de Freud, Lacan saisit quelque chose de cette révolution déjà chez Freud.

« Le pas de Freud ne s'explique pas par la simple expérience caduque du fait d'avoir à soigner tel ou tel, il est vraiment corrélatif d'une révolution qui s'établit sur tout le champ de ce que l' homme peut penser de lui et de son expérience ; sur le champ de la philosophie- il faut bien l'appeler par son nom. Cette révolution fait rentrer l'homme dans le monde comme créateur. (...) Le point décisif de l'expérience freudienne pourrait se résumer en ceci-rappelons-nous que la conscience n'est pas universelle. L'expérience moderne s'est réveillée d'une longue fascination par la propriété de la conscience et considère l'existence de l'homme dans sa structure propre, laquelle est structure du désir. Voilà le seul point à partir de quoi peut s'expliquer qu'il y a des hommes. Pas des hommes en tant que troupeau, mais des hommes qui parlent, de cette parole qui introduit dans le monde quelque chose qui pèse aussi lourd que tout réel. » J.L Le séminaire II, ed du seuil 1978, pg 263

Cette allégation du pas de Freud, de l'homme dans sa « parole, qui introduit dans le monde quelque chose qui pèse aussi lourd que tout le réel » fait passer l'homme d'un sujet philosophique à celui praxique du « créateur ».
Praxis, que Lacan épingle comme révolutionnaire...et qui recouvre la préoccupation de Marx dénonçant à son époque la misère de la philosophie qui justement, n'est pas praxique, et sur laquelle « misère », il annoncera le moment révolutionnaire de l'histoire dans le prolétariat comme praxis, et son action révolutionnaire!

Praxis est le terme qui désigne aussi la pratique psychanalytique dans son noyau de réponse d'acte et qui en fait autre chose qu'une philosophie, qu'une « conception du monde ». « Le terme de conception du monde suppose un tout autre discours que le nôtre, celui de la philosophie » JL in séminaire XX, Encore pg32, ed Seuil 1975
Autre point sur lequel Lacan se retrouve avec Marx lui reconnaissant cette vision de la praxis : « L'énoncé de ce que dit Marx. C'est autre chose, que j'appellerai un évangile. C'est l'annonce que l'histoire instaure une autre dimension de discours, et ouvre, la possibilité de subvertir complètement la fonction du discours comme tel, et, à proprement parler, du discours philosophique, en tant que sur lui repose une conception du monde. » ibid pg 32,33

D.DEMEY
9 mai 2014

 

 

 




 
 
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