REVOLUTION-PSYCHANALYSE
Pour un mouvement révolutionnaire au sein de la psychanalyse

 

La révolution, c'est écrit!

 

 

De l'insu(é)rection1 à l'un-surrection

Du réel du trauma sur le corps, à l'écriture de l'un, au partenaire de l'Autre.

 

 

"Aujourd'hui, la mode est de dénoncer les horreurs de la révolution. Ce n'est même pas nouveau, tout le romantisme anglais est plein d'une réflexion sur Cromwell très analogue à celle sur Staline aujourd'hui. On dit que les révolutions ont... un mauvais avenir. Mais on ne cesse de mélanger deux choses, l'avenir des révolutions dans l'histoire et le devenir révolutionnaire des gens. Ce ne sont même pas les mêmes gens dans les deux cas. La seule chance des hommes est dans le devenir révolutionnaire, qui peut seul conjurer la honte, ou répondre à l'intolérable." (Gilles Deleuze - Pourparlers, Éditions de minuit, 1990)

 

 

Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, les « révolutions » se présentent à l'histoire.

Le jour où il n'y en aurait plus, peut-être faudrait-il vraiment s'inquiéter.

De deux choses l'une alors, ou bien cela serait le signe de la fin de la tyrannie, le début de l'histoire, ou bien cela serait le signe que la tyrannie est arrivée à sa fin, d'être absolue.

 

Les sociétés traditionnelles, communautaires, ne connaissent pas la révolution, parce qu'elles ne (re)connaissent pas la tyrannie à l'intérieur. La cosmogonie qui les raconte les protège de l'irruption dévastatrice du réel à l'intérieur. Les corps sont soumis à ce qui les règle comme corps de jouissance par la vertu du récit auquel ils adhèrent. Les places sont données, les jouissances prescrites par le discours. La tradition est une forme de tyrannie qui n'est pas reconnue comme telle. On y participe de fait. Et pour ce qui échappe au récit et à la symbolisation, l'imaginaire vient à la rescousse dans l'invention des prophètes et des dieux, des mages, des sorciers, des chamans. Le réel est dit par eux.

Quand un corps souffre de son réel, c'est un esprit qui le possède ; esprit du mal, du bien, des ancêtres, des choses...etc. Et la société, la tribu dans son ensemble traite cette irruption du réel généralement, en la prenant fort au sérieux, par un rituel adéquat ou une invention propre à l'instant comme dans le vaudou. La possession témoigne de ce que le réel est là. La possession des possédés leur confère d'ailleurs souvent une aura et des dons. Ils deviennent sorciers, chamans, prophètes...etc.

La société traditionnelle a un mode de régulation interne à l'irruption du réel, comme une sorte de pouvoir centripède qui lui permet de faire face et de répondre au trauma de son irruption.

 

La tyrannie chez ces peuples, ce sont les autres à l'extérieur du cercle de la tradition, c'est essentiellement l'autre tribu, éventuellement la « Nature » qui manifeste son pouvoir tyrannique.

On fait la guerre, on organise des cultes rédempteurs, on raconte des histoires qui ordonnent le désordre de l'irruption du réel etc.

 

La société mondialisée du discours du capitaliste, « l'uni-vers-Cythère » (Lacan) , unifie dans l'unique, se comporte dans l' expansion de la tyrannie absolue de l'argent, du profit, du règne de la production inféodée au règne de la-plus value au détriment de la nécessité humaine.

Cette société se raconte et s'enferme aussi dans une histoire et dans un imaginaire, celle et celui du capitalisme. Pour elle, il n'y a pas d'autre réalité possible que celle à laquelle elle adhère très « religieusement », de façon très intégriste.

 

Pour conjurer le réel et son irruption « traumatique », le discours du capitaliste fait face à la forclusion du réel.

Lacan a présenté ce discours comme celui qui tourne en rond.

 

 

 

 

 

Le sujet barré (Sbarré) croit posséder les signifiants maîtres du désir (S1)

pour faire commande aux savoirs (S2)

de produire les objets de jouissance qui vont le satisfaire (a)

et qui reviennent comme objets censés répondre au manque du sujet barré.

 

Le circuit est sans fin et en accélération constante. Aucun objet ne venant satisfaire au manque qui constitue le désir par essence. En effet, on ne désire que ce qu'on n'a pas. Le désir s'arrêterait s'il devait être pleinenement satisfait. Et la marque du sujet parlant, c'est justement d'être divisé, barré par La Jouissance qui n'existe pas. Ce que Lacan énoncera ainsi  « il n'y a pas de rapport sexuel ».

 

Il n'y a plus d'impossible à symboliser. Tout devient symbolisable ; même l'impossible ne fait plus trou, coupure « sans bavure », puisqu'il se rédime, disparaîssant à l'horizon d'une métaphysique prospective dans la science et la technique, au confin de l'effort gigantesque, surhumain de volonté positiviste de puissance et de « progrès ». A travers le récit de cette fiction, c'est le nihilisme qui s'accomplit.2

Le nihilisme c'est la volonté de cette puissance qui s'exerce à travers la maîtrise de ce qui est, qui déchoit l'homme du reste indéfinissable qu'il est depuis que « Dieu » ou que « les dieux » l'auraient créé, pour le dresser en celui qui Est, qui s'est fait : l'homme, comme Dieu sur la terre, dans la prétention d'être Dieu, commandeur du ciel et de la terre. Le nihilisme, c'est la formalisation d' Un super-homme... à l'image de la seule race humaine digne d'encore sévir. Raison pour laquelle d'ailleurs il n'a aucun égard pour tout le reste...Un vrai fou.

 

La nécessité du discours du capitaliste, n'est pas l'ek-sistence de l'homme, mais la survie du capitalisme... au prix de faire payer les hommes de cela, de leur ek-sistence pour n'en faire plus qu'une « sistere », un Etat d'objectivation, de réification dans la possession de ce délire nihiliste d'être Dieu, « la race humaine ».

Le joug du discours du capitaliste, c'est pour le capitalisme, de survivre par défaut avec des hommes. Discours qui tourne en rond, qui « se consomme » et « se consume » brûlant de l'homme comme combustible.

"(...) parce que le discours capitaliste est là, vous le voyez (...) une toute petite inversion simplement entre le S1 et le $ (...) qui est le sujet (...) ça suffit à ce que ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume." Lacan, conférence Milan 72

 

C'est une vérité triviale que des pans entiers de la réalité humaine et non-humaine sont surnuméraires par rapport aux nécessités de la reproduction de ce discours capitaliste. Trop d'hommes, trop de « nature », trop de réel...font entrave cycliquement au développement du capitalisme.

 

Il faut domestiquer, gérer, « civiliser », régir, organiser les jouissances jusqu'à celles qui produiront la vie et puis la mort... L'oegénisme sera social, d'une sélectivité technique et scientifique propre et certifiée vis-à-vis de laquelle nous n'aurons plus rien à redire. La forme sera parfaite et seuls les fous oseront encore la contester.

« Ministères de la santé, du bonheur, de l'amour, du lien social, de la politique, du travail, de l'éducation, de la vie, de la mort » se profilent et sont déjà bien en place dans la gestion du vivant dans la direction programmée et hégémonique : servir les intérêts de la reproduction du « seul » mode de production jugé réaliste- le mode capitaliste.

 

Voilà le tableau.

Et vous voudriez qu'on fasse taire les fous, qu'on ne les entende plus hurler ? Que la rage ne l'emporte pas ? Que la colère soit bannie ? Et vous voudriez que la propreté soit faite, qu'il n'y ait plus de cris... qu'il n'y ait plus de cris ? Que les malades soient vaccinés ?

 

Le bio-pouvoir, la société mondiale du bonheur pour tous, cela implique et va de pair avec la mise en forme d'abord sous forme de langage des « bons modes de jouir, de penser et de faire» liés à notre époque. La parole aujourd'hui est aux experts, aux maîtres en gestion des conflits, des problèmes et autres troubles liés à l'ordre économique, politique, psychique... légitimés par la validation scientifique et appuyés par le développement technique.

 

La question des révolutions !

 

Le discours de l'Etat capitaliste mondialisé ne va pas dans le sens d'un changement de paradigme de la production mais concède aux expressions localisées de ses contradictions en impasses (Tunisie, Egypte,Syrie, Yemen...etc ) en y ramenant le modèle « démocratique » comme fin raisonnable à ses problèmes de gestion.

Ainsi, on passe d'une tyrannie prétendue moderne et démocratique (Moubarak, Ben Ali) à une « révolution  pour la démocratie » qui ramène la tyrannie de l'obscurantisme religieux et à sa suite une nouvelle menace « révolutionnaire » vers plus (+) de démocratie cette fois, mais dangereusement illégitime, annonciatrice de chaos dont il faut se protéger en renforçant l'Etat, en décrétant « l'Etat d'urgence », le « couvre feu » et l'intervention d'une armée devenue police pour rétablir « la légitimité démocratique ».

 

Ainsi, la Tunisie a-t-elle mis démocratiquement au pouvoir une clique islamiste, idem pour l'Egypte, probablement pour la Syrie, le jour où Assad tombera... Mais le retour des discours religieux obscurantistes ou « libéral-démocratiques » n'arrange pas plus les situations, n' extirpe pas les peuples de la genèse des impasses économiques où ils se trouvent (chômage, pauvreté, interdépendance mondiale, infrastructures industrielles aux mains de quelques potentats, pollution...)

 

Le problème n'est pas celui de la révolution, mais de ce que les révolutionnaires eux-mêmes la perdent en oubliant qu'elle est leur origine : une identification à l'objet perdu du déchet, à l'autre, le frère immolé, décapité, disparu, suicidé, abandonné, relégué, torturé qu'ils vivent en eux tel l'amputation d'un de leurs membres.

 

La révolution est perdue de la laisser filer, en ne s'y attachant pas dans l' écoute et l'entendement de ce réel qui a fait dire un moment et se rassembler sans se chercher, dans un a-corps collectif  pour produire l'événement insurrectionnel, une attaque et une mise à mort de l'Etat capitaliste, un combat qui s'amorce contre la puissance de mort éternelle du devenir nihiliste du capitalisme.

 

L'insurrection et puis la consolidation dans la fidélité à l'événement (Badiou): « Nous ne bougerons pas ! » « No passaran » aussi désespéré soit-il de se main-tenir debout, en un lieu, comme un réel, face aux ténèbres.

 

 

L' éthique révolutionnaire, est une éthique insurrectionnelle, une éthique du réel faisant chaîne.

 

Pour Lacan, le réel se distingue de la réalité qui elle, est ordonnée par le symbolique et l'imaginaire.

Le réel est hors symbolisation, mais aussi hors conceptualisation. Il est inimaginable autant qu'il n'est pas symbolisable. C'est ce qui revient toujours dans la réalité comme un impossible : « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire », ce qui est insaisissable, échappe à toute représentation.

« Mais il revient dans la réalité à une place où le sujet ne le rencontre pas, sinon sous la forme d'une rencontre qui réveille le sujet de son état ordinaire » Dictionnaire de la psychanalyse, Roland Chemama.

Il apparaît donc le plus souvent sous la forme du trauma, de l'irruption du sexuel, sous la forme d'une jouissance qui fait trou sur le corps, le sort de « son état ordinaire ». Il se révèle aussi à travers le symptôme. A la fin de son enseignement, Lacan l'associera à l'inconscient.

 

L'éthique du réel, chez Lacan, se conçoit d'ailleurs dans la nécessité du réel faisant loi.

Ainsi, à travers la question du bonheur, il convoque la nécessité comme nécessité du réel.

Le bonheur n'est pas une question autour d'un bien souverain quel qu'il soit, à gérer dans une bonne pensée et selon de bons principes. La satisfaction des besoins pour tous les hommes s'impose comme un réel avant même de « penser » le bonheur dans une politique. La nécessité d'une satisfaction des besoins fait la loi de l'acte. Il n'y a pas de réserve à avoir lorsque cette nécessité n'est pas rencontrée, sinon vis à vis des conséquences d'une répression terrible.

C'est étonnant de trouver cela chez Lacan.

« C'est du fait de l'entrée du bonheur dans la politique que la question du bonheur n'a pas pour nous de solution aristotélicienne possible, et que l'étape préalable se situe au niveau de la satisfaction des besoins pour tous les hommes »

Lacan Le séminaire, livre VII, l'Ethique de la psychanalyse, pg 338

Que la nécessité d'une satisfaction des besoins soit considérée selon le point de vue matériel, dans l'économie ou spirituellement, ne fait pas obstacle à la thèse de Lacan. L'animal humain, le parlêtre ne se nourrit pas que de pain, il se nourrit également de désir, il doit aussi manger de l'amour sans quoi il ne digère pas sa condition.

Cette nécessité d'un réel de l'amour, représente aussi pour lui une face de ses besoins.

 

Alors, qu'on pardonne aux révoutionnaires cette mélancolie rêveuse. Que la révolution soit mélancolique et qu'elle le reste, comme une attitude face à l'objet perdu du désir, et qu'une tristesse rappelle ce dernier au travail de le garder précieusement perdu, de bien le préserver, et de l'hystériser, comme un talisman.

 

De l'insu(é)rection invisible.

 

L'insu (è)rection invisible se manifeste par une levée de quelque chose... Elle fait une bosse.

Elle se manifeste par « ces bosses » que sont les prémices de l'insurrection. Tous ces plus ou moins petits actes symptômatiques et de résistances à l'encadrement forcé de la situation capitaliste.

Cela va du sabotage des parcmètres à celui des innonbrables guérites et portiques de sécurité qui canalisent et orientent nos déplacements urbains, nous obligent à intégrer la discipline du « pointage », du contrôle, du bon ticket, du bon papier à avoir, de l'autorisation pour être à un endroit au bon moment, sinon, tant-pis, c'est la criminalisation, le stress, l'inquiétude et la porte ouverte aux arrestations « normales », aux procédures d'éloignement (comme il est fait avec des pauvres, des sdf, des sans-papiers), jusqu' aux rafles visant des catégories de population indésirables, jugées compromettantes pour l'ordre, l'hygiène et la sécurité.

 

Cela va de ces « incivilités » conscientes jusqu'à celles inconscientes, qui se manifestent par des dépressions, des « grèves » à l'envahissement du non-sens, de la bureaucratie, de l'administration, au gavage des images, de nourriture etc.

 

Il n'y a de départ révolutionnaire que de nos différences, du trou de nos différences que l'Etat capitaliste ne peut supporter. On appelle cela aussi le symptôme.

Tout ce qui n'entre pas dans sa formalisation, qui méprise la volonté de puissance, est voué par le discours du capitaliste au mépris, à l'abject du rejet, à la répression douloureuse.

 

Et au départ de nos réveils, se trouve la haine et la colère, la frustration issus du désespoir d'un appel laissé sans réponse. Au départ de nos réveils, il y a l'insu(é)rection du trauma du sexuel qui fait de l'Un-surrection, du Un et encore du Un, du coup, et encore du coup, mais sans que cela fasse chaîne.

 

De l'Un-surrection à l'insurrection

 

Oui, l'enfance de l'homme appelle ; elle appelle à lui donner matière à vivre, dans sa réalité d'objet d'amour.

Si l'insu(é)rection du trauma sexuel n'est pas reprise par la logique « chaude » du signifiant3, alors, il n'y a pas de passage de l'Un vers une symbolisation ; il n'y a pas de mise en chaîne des signifiants, pas d'insurrection qui puisse devenir révolution.

« Seule l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir » Lacan, Le séminaire X page 209.

 

L'enfance de l'homme réclame cela avec la force et l'exigence de la haine, de la colère. Qui n'a pas vu cela chez un enfant?

Oui, la révolution dans l'insu(é)rection et l'un-surrection, appelle réponse même si elle crie, même si elle frappe !

 

Sa raison est d'amour et d'actes d'un réel, d'une nécessité, celle d'abord de l'insu(é)rection, soit de ce réel qu'il est impossible qu'il ne soit pas, qui surgit toujours, mais qui pour peu qu'on y réponde dans le désir est aussi pris dans le circuit de la demande.4

 

L'un-surrection, même si elle correspond à l'idéal du discours capitaliste d'individualiser, est appelé à faire chaîne, à trouver le lien où le discours du capitaliste défait ce lien en « individualisant » et en atomisant. L'insurrection est collective, manifestation commune, qui toujours adviendra depuis la force de « l'individuu » de l'indivisible, du un, dans sa nécessité même désespérée d'amour, jusqu'à se faire entendre dans son acte.

 

La révolution, c'est écrit.

 

Et pour parler de son écriture en tant que texte, dans le langage, dans la forme d'un langage, du signifiant on peut le dire comme cela :  pas de prolétariat dans le « sujet de la conscience du prolétaire » ... mais un prolétariat dans la résultante de l'acte révolutionnaire, hors de l'étant capitaliste, un prolétariat dans chaque prolétaire, dans sa valeur de symptôme qui n'est dès lors pas à guérir, mais à s'en servir comme d'un levier, pour faire avec, et qui nous sert pour être l'individu d'une ek-sistence.

Le symptôme est révolutionnaire.(Marie Jean-Sauret, l'effet révolutionnaire du symptôme, chez Eres)

Un prolétariat comme "classe révolutionnaire, subversive, dangereuse", sans ligne de parti, sans vérité du "Parti", où « Un acte révolutionnaire, de l'un-surrection représente le prolétariat, le sujet révolutionnaire de l'histoire, pour un autre acte révolutionnaire, un-surrectionnel qui ne le représente pas».

Le « prolétariat » ek-siste par le trou de l'acte où la propriété de l'un le définit par une re-prise singulière dans et par l'acte d'un autre. Le prolétariat, c'est la multiplication des coups de un-surrectionnel liés par une reconnaissance, une vérité d'amour, une solidarité de classe, dans l'acte insurrectionnel. Là, commence la révolution dans son débat de langage, de texte.
 

Le prolétariat, le sujet révolutionnaire de l'histoire, n'a de discours que par la multiplication "spontanée" des actes, leur réaction en chaîne, par la contamination, la contagion, jusqu'à l'embras(s)ement révolutionnaire et une fixation de position qui tient, dans un « ne pas bouger » tant que les choses ne changent pas.

 

Ces manifestations ne demandent rien à personne quant à une légitimité les génèrant, mais elles s'étendent par la reconnaissance de leur qualité de pure nécessité, de réel, qui les situent comme des actes génériques de défense, de résistance, et qui pour cela, parce qu'ils renvoient au réel de chacun, peuvent « potentiellement » être pris, saisis, interprétés, dans un entendement qui leur procure aussi l' amour d'une reconnaissance.

 

L'immolation de Mohamed Bouazizi, fut le départ d'un feu révolutionnaire spontané en Tunisie.

En Egypte, l'acte héroïque d'un opérateur de GSM avait permis la transmission d'informations aux manifestants. Il fut arrêté par la police de Moubarak et disparut quelques jours. Son enlèvement et les craintes de l'avoir « perdu », déclencha une reprise de plus belle des manifestations. C'est la pression de la foule révolutionnaire qui le fit libérer.

 

C'est toujours autour d'une identification à l'autre comme objet perdu à cause du réel signifiant d'un acte bien précis, désespéré et « héroïque », que le feu révolutionnaire se propage.

L'immolation de M.Bouazizi est exemplaire de la nécessité de l'amour face au surgissement du réel.

Tout dans son acte suicidaire pouvait pourtant faire l'objet d'une désapprobation morale. Il se suicidait, ce qui pour un musulman est tout a fait condamnable, un empêchement au « paradis ».

Mais ce suicide par le feu à fait resurgir la réalité de l'enfer, l'enfer comme réalité. C'est parce que dans cette culture, il a choisi ce moyen-là, que paradoxalement, son geste a pu suciter autant de réactions en chaîne. C'est toute la posture symbolique de l'Islam traditionnel qui a été transcendée par la nécessité de l'amour comme réel humain. Plus de péché, plus d'attente d'être pardonné par Dieu ou qui sais-je, mais un embras(s)ement de la condition de M.Bouazizi par ses frères et soeurs du peuple de la déchéance, pour se mettre au niveau de son acte, du réel, pour, en le reprenant, ce niveau de l'acte - mais dans ce qui pour chaque révolutionnaire était unique, sa façon, son réel- le faire vivre dans le signifiant.

 

C'est par amour pour soi, pour sa dignité propre autant que pour la mémoire de l'autre et pour lui sauver la mise en se mettant à son niveau d'acte, qu'une protestation « individuelle », qu'une insu(é)rection devient insurrection et devient révolutionnaire ; c'est par amour que ce qui était de l'ordre du corps individuel devient propriété commune d'un corps social dans le langage, que le réel d'un corps individuel est partagé et saisi dans le langage par le réel insurrectionnel, dans un effort de symbolisation qui vient après coup de l'amour dans l'acte.

 

L'effet de l'irruption du réel insu(é)rectionnel, est un heurt, un renversement, un fracassement de l'ordre symbolique-imaginaire propre à un lieu et à une époque.

 

Une révolution ça se profile aussi dans le langage, ça se nomme, ça se jouit également dans la langue. Il n'y a pas de rupture ni de séparation à faire entre le moment insurrectionnel, qui est moment du « réel du corps », et « la révolution » qui est moment de « l'esprit » lorsque le discours se remodifie dans le symbolique-imaginaire et que de nouvelles formes de régulation sociale se mettent en place.

 

Le sujet révolutionnaire, le prolétariat, c'est de l' insu(é)rectionnel qui se manifeste comme de l'un-surectionnel, comme du S1, comme trait unaire, comme lettre d'une jouissance d'acte sur laquelle vient se greffer par entendement l'acte de nomination du S2. « Oui, je te reconnais, tu es cela !»

La nomination prend en compte l'acte du S1 ; elle le scelle à une chaîne signifiante et arrime le sujet de l'acte au langage.

Il n'y pas de faute morale à fustiger, à dénoncer depuis la position d'une sphère de « savoir » qui dirait ce qui est le bien ou le mal à propos de l'acte. Le sujet passe à l'acte. C'est un fait. Ce n'est pas de l'ordre du signifiant, mais du réel. Ce qu'il ne doit pas rater, par contre, ce sujet qui est passé ou qui passe à l'acte, c'est son accrochage au signifiant. Peut-il faire sens et jouï-sens, à partir de ce passage à l'acte ? Peut-il y trouver son compte non plus seulement en terme de jouissance du réel, de pulsion, mais de désir, en l'écrivant dans un sens ?

 

Le sujet révolutionaire est invisible et multiple, il se ramifie au quotidien d'une solidarité qui mise sur le réel de l'acte, sur le symptôme qui résiste comme « jouissance irréductible» face à la volonté surmoïque du bien souverain aristotélicien, des bonnes conduites, de l'idéal d'une morale souveraine, des conduites du moi d'un régime politique, d'un maître, d'autant plus que celui-ci serait ce fou nihiliste du capitalisme.

 

Le sujet révolutionnaire est d'abord inconscient.

 

 

 

Conclusions :

Nécessité de l'interprétation,

de la psychanalyse comme battement au coeur de la révolution.

 

Ces « révolutions » replongent presque aussitôt les populations dans de nouvelles expressions chaotiques de l'économie politique mondiale.

 

Le discours capitaliste, n'a rien d'autre à promouvoir que de concéder un vague idéal « démocratique » du « droit des peuples à s'autogérer»... quitte même à reconnaître un « droit à la révolution », à un peuple de faire la révolution contre « un vrai » tyran identifié, alors qu'on sait très bien que ce sont aujourd'hui d'autres acteurs qui décident et notamment de petits cercles financiers restreints, des consortium financiers et industriels qui mènent le bal.

 

Les « révolutions » arabes, naissent dans la rue avec un soubassement commun : « On n'en peut plus, on n'en veut plus ! Dégage !».

Elles ne savent pas beaucoup plus ce qu'elles veulent ni ou elles vont. Sitôt au pouvoir, les nouveaux régimes « libéraux démocratiques ou religieux » sont en but aux mêmes contradictions, à la même vindicte populaire impuissante qu'elle réprime dans des formes plus refermées encore de l'Etat.

 

Dans sa vision anticipative de l'histoire, Marx nous a laissé que  la révolution communiste sera mondiale ou ne sera pas.

 

Ces « insurrections » isolées « ont lieu » et semblent après coup de l'émergence ne pas mener bien loin.

Mais qui pourrait se placer en juge de ce qu'il faut faire à la place de ceux qui ont pris part à l'insurrection ?

Qui pourrait méjuger des actes commis , depuis une position reclue d'intellectuel ou/et d'occidental assis devant sa télévision mangeant des chips?

 

L'insurrection est d'abord invisible, elle est portée par de la colère, de la rage, du désespoir, de l'impuissance. Elle pointe « sa bosse » derrière l'étoffe du pantalon comme un fardeau du réel. Elle s'exprime dans son réel d'acte comme ce qui revient par la fenêtre après l'avoir jeté par la porte : réel de la nécessité d'une satisfaction du besoin ; un « préalable » nous dit Lacan.

 

Les insurections telles qu'elles ont eu lieu dans le monde arabe et méditerrannéen, aussi éphémères ont-elles été, sont à voir dans leur fondement identificatoire, comme la relève du déchet et le retour de la question du réel de la nécessité , comme des actes d'amour forts qui appartiennent aux combattants.

 

Par ailleurs, qu'est-ce qui différencierait ce soldat-là, ce clandestin de la situation insurrectionnelle du « bon » soldat légitimement adulé et reconnu de nos armées d'Etat ?

 

Qu'est ce qui différencierait ces combattants invisibles, isolés dans leurs actes dont on dit qu'ils sont des « passages à l'acte », des serviteurs légitimes et recommandables défenseurs du bien de l'Etat, d'une cause qui les dépasse largement dont ils ne mesurent pas les conséquences, et qui s'appelle ordre social, économique, religieux, politique!?

 

Mais qu'est-ce qui différencierait ce « soldat-là », ce déterreur de plants Ogm, cet occupant de cabanes dans les bois de Nantes, ce taggeur de station de métro, pourfendeur de parcmètres... du fonctionnaire lambda ou du bureaucrate zélé qui lui, sert l'effort volontairement guerrier  de toute puissance de l'Etat capitaliste?

 

Peut-on faire l'économie du chaos sous le paradigme de l'économie politique, du capitalisme? Du chaos des « révolutions » qui augmentent le chaos » ?

 

L'insupportable à vivre de la situation capitaliste n'a pas de mesure. Et celui qui se prendrait pour juge moral de l'émergence d'un insu(é)rectionnel même isolé, serait bien con.

 

Toutes ces insu(é)rections, ces manifestations de l'un-surrection et ces mini-insurrections, qu'est-ce que cela nous dit de ce que nous n'entendons pas ?

 

Il faut en finir avec le capitalisme. Comment en sortir ?

 

Peut-être en commençant par recevoir l'insupportable du symptôme de l'autre, sa rage, sa colère, sa frustration, son impuissance, sa violence.

Ne pas juger de l'acte, de son réel, le mettre en perspective dans sa possibilité d'une lecture, d'une interprétation, de son attachement à un mythe. Et puis que les « révolutionnaires » s'en débrouillent.

 

Non plus mésestimer l'importance de l'insurrection qui ne se commande pas, mais qui survient et se soutient comme ce qui fait trou dans le symbolique si celui-ci est par trop refermé ou si justement, le réel, il l'a forclos et ne l'aborde plus.

 

L'insurrection se rappelle à nous comme ce qui de la réalité n'est pas, n'est plus, est rejeté, forclos dans notre société de fric de consommation qui nous consume.

Comme aussi, une manifestation d'un amour fou, qui s'hystérise dans l'acte d'avoir été perdu.

Parfois c'est plus fort que nous, il faut s'y mettre, du moins ne pas la maltraiter.

 

Au contraire, elle mérite bien des égards, faute d'y participer, d'y reconnaître quelque chose qui n'est pas à jeter.

Qui sait ce que le ciel nous réservera ?

 

Daniel DEMEY

14 février 2013

1Je dois ce joli jeu de mots à Cécile Vandresse.

2Voir « Dépasser le nihilisme accompli » M.Ben Merieme,revue Hiatus 5.

3Logique toujours chaude du signifiant car il n'y a pas de signifiant sans jouissance du signifiant, sans amour et sans désir. « Qu'on dise reste oublié dans ce qui se dit derrière ce qui s'entend » (Lacan)

4

Dans le couple enfant-parent, un réel (de l'enfant) est pris par l'autre comme une demande à laquelle celui-ci répond « toujours à côté ». « Toujours à côté » puisque le réel n'a pas d'orientation de sens, n'est pas langage, est hors symbolique. Mais le fait de fournir une réponse « à côté » mais dans le désir et une jouissance fait que le lieu d'où vient une réponse de jouissance et de désir s'inscrit comme adresse, adresse dite du « che voi ? » ; « qu'est-ce-qu'il ou qu'elle me veut, celui-là qui me répond à propos de quelque chose que je n'ai pas demandé ? Je criais moi, je ne sais pourquoi, puis je pleurais sans savoir non plus, et on me parle, on me donne le sein, on me dorlote...qu'est-ce qu'on me veut ici où je ne sais pas encore où je suis ni qui je suis ?»

C'est pour un petit être, ce qui le fait entrer dans le circuit de la demande. La demande signifie demande de l'Autre, de celui d'où est supposé venir le désir et auquel se pose dorénavant la question de l'enfant. C'est ce que Lacan a schématisé dans le « graphe du désir » qui trace la trajectoire de la pulsion au désir et à son objet.

La manière d'entrer dans la demande et d'y faire face est précédée de ce qui pour le petit sujet fait son agraphage au circuit du désir pris dans la demande.

L'agraphe qui le met sur le fil, est quelque chose qui comme un noeud, est ce qui le tient sur la corde. Ce noeud, on le dit « lettre », écriture de l'inconscient.

Cette lettre, cette écriture du sujet est impossible à significantiser. Elle est une fixation de jouissance, n'a pas de sens, pas de signification. Il est impossible de la dire. On appelle cela l'Inconscient réel. C'est depuis cet Inconscient réel, depuis l'écriture de cette lettre sur le corps du sujet, qu'il se constitue en un trait unaire, en un signe phallique, comme « affirmation » de jouissance dans une première manifestation d'un dire, d'une jouissance de son être comme du un. C'est ce que Lacan va asséner dans sa célèbre imprécation : « Yad l'un ».

C'est à partir de ce un, à partir de l'écriture de la lettre pour chacun, comme son S1, comme Signifiant1, que le sujet va pouvoir s'articuler dans la chaîne signifiante. « Yadl'un, c'est ce qui fait de ce corps, du corps, un Un ; un Un consistant qui ne se défait pas à tout bout de champ. » Leçons V, VI et VII du séminaire de Jacques Lacan « ... ou pire » commentées par Claude Landman

Le un du « yadl'un» c'est ce qui permet au petit sujet de se soutenir depuis le vide de l'articulation et de s'orienter dans un langage avec la jouissance du sens. C'est ce qui lui permet de quitter sa lalangue, sa jouissance autistique du réel de la lettre. La manière de prendre place dans cette articulation, d'occuper la place du vide, de faire avec ce vide pour y porter son articulation dans son dire, c'est le symptôme. La lettre de l'inconscient du désir, c'est ce qui pour le sujet cesse de ne pas s'écrire. Là, il prend, relève et s'appuie d'une marque de jouissance - celle-ci est écrite sur son corps- comme consistance dans le langage.

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