REVOLUTION-PSYCHANALYSE
Pour un mouvement révolutionnaire au sein de la psychanalyse
Lacan avec Marx
La praxis psychanalytique n'est pas une ontologie.
Une condition pour le Réel


Je ne crois pas que ce que je raconte déroge à ce que Lacan a pu dire du dire, sans en parler même, par son style inimitable. Mais, à certains moments de contentement à écrire, j'en éprouve comme la substance. Je m'aventure.

Le langage est jouissance ou n'est pas!
Et cela ne peut convenir que d'une histoire d'amour, que de l'histoire d'un couple "amour-haine" et d'une séparation, dite aussi "castration" dans ce couple.

Si il n'en était pas ainsi, on retomberait toujours dans l'ontologie que Lacan ne considérait pas du côté de la psychanalyse. Psychanalyse de laquelle il trouvait Marx bien plus proche que ne le serait la philosophie:  "Le marxisme ne me semble pas pouvoir passer pour conception du monde. Y est contraire, par toutes sortes de coordonnées frappantes, l'énoncé de ce que dit Marx. C'est autre chose que j'appellerai un évangile. C'est l'annonce que l'histoire instaure une autre dimension de discours, et ouvre la possibilité de subvertir complètement la fonction du discours comme tel, et, à proprement parler, du discours philosophique, en tant que sur lui repose une conception du monde. D'une certaine façon générale, le langage s'avère un champ beaucoup plus riche de ressources que d'être simplement celui où s'inscrit, au cours des temps, le discours philosophique.(...) Par là, il n'y a rien de plus facile que de retomber dans ce que j'ai appelé ironiquement conception du monde, mais qui a un nom plus modéré et plus précis, l'ontologie." Lacan, séminaire XX, Encore, pg 32 ed du Seuil, 1975.

Et pour tourner le dos à cette ontologie, il y a ce que Marx a tenté de dicerner dans la praxis révolutionnaire, comme subversion permanente de la réalité du matérialisme le plus vulgaire qui s'est développé dans l'économie politique.
L'avénement de ce matérialisme vainqueur, il le prononçait également comme l'arrivée du temps "mort de la philosophie".
Cette mort de la philosophie, il la définit comme fin de l'Idée, du monde pris dans la pensée, dans l'idée comme conceptuelle, de l'Idée comme meneuse et dirigeant la question de la réalité, de ce qui fait et produit la réalité. Que dit-il à travers cette constatation? Que prononce-t-il?
Que le monde jusque-là a marché la tête en bas et qu'il faut le remettre sur ses pieds! Il reconnaït la philosophie bien incapable de pourvoir à cette réalité autrement qu'en la conduisant à sa fin. Pour établir déjà un parallèle et nous mettre sur la voie : que nous indique d'autre la trajectoire de Lacan dans son cheminement à propos de la cure, sinon l'incurvation d'une trajectoire allant du primat du Symbolique (gouvernement par l'Idée, d'un inconscient déchiffrable) à celui du Réel (gouvernement par l'inconscient Réel -instance de la lettre et de sa jouissance)?

Le matérialisme vulgaire - que Marx opposera au matérialisme dialectique dans sa tentative de poser ce renversement de l'humanité comme nécessité - est l'accomplissement du cycle de la philosophie, son terme véritable. Non seulement parce que la philosophie est une abstraction et un lieu de la pensée et du concept, mais parce que simplement l'histoire de la pensée s'arrête avec cette fin de l'histoire humaine annoncée dans l'économie politique.

Avec ce matérialisme vulgaire, c'est l'histoire humaine qui s'arrête. Et la philosophie traditionnelle, comme on la voit depuis Platon n'y peut rien changer. C'est le sens de la thèse XI sur Feuerbach: « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières; ce qui importe, c'est de le transformer ».


Cette lecture de la fin d'un temps, on appellera cela "défaitisme" et pour peu que ce défaitisme rencontre la question d'un soulèvement ou d'une relève face à la fin de l'histoire, il sera appelé "défaitisme révolutionnaire".
Marx lit dans le mouvement de l'histoire la fin de l'histoire humaine prévue, déterminée par la circonstance de l'économie politique dans laquelle cette histoire est prisonnière aujourd'hui.
Il signe la catastrophe historique et humaine que représente la réalité de l'économie politique. On est en plein dedans et Lacan lui-même ne dira rien d'autre à propos de cette vision catastrophique dans une conférence "Du discours psychanalytique" faite à Milan en 1972 "Ca pourra peu-être un jour servir à quelque chose, si, bien sûr, toute l'affaire ne lache pas totalement avant (...) Il y aurait peut-être eu (...) mais d'ailleurs, il n'y aura pas (...) parce que maintenant c'est trop tard (...). (...)la crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte." indiqué par P.Valas dans "L'objet du malaise" de Nicole Bousseyroux, intervention au séminaire du Champ lacanien 5 février 2009

A cette fin inéluctable de l'histoire dans sa détermination d'économie politique, Marx préconise la pratique révolutionnaire, comme une praxis, une anti-philosophie, ce que Lacan voit chez lui comme "C'est l'annonce que l'histoire instaure une autre dimension de discours, et ouvre la possibilité de subvertir complètement la fonction du discours comme tel "
C'est la deuxième thèse de Feuerbach: "La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique, est purement scolastique".

Lacan ne dit rien d'autre concernant le rapport de la psychanalyse avec la philosophie qui parce qu'elle est ontologique, conception du monde, est empêtrée dans le symbolique et l'imaginaire, ne rencontre pas la subversion du réel et de l'acte qui seul permet que la réalité se creuse et ek-siste à elle-même, plutôt que d'être prise dans la boue ou le marécage d'une détermination idéologique, fantasmatique et imaginaire d'une construction symbolique toute puissante.
Encore une fois, Lacan comme Marx sont du versant opposé à la domination de l'Idée. Ils sont du côté du Réel que Marx anticipe dans sa "praxis" et son sujet révolutionnaire de classe, le prolétariat.

L' économie politique, Marx la voit comme l'ultime subterfuge de cette histoire prisonnière de l'Idée; ce qu'elle utilise pour rester dans la gravitation de sa logique métaphysique du primat de l'Idée.

Elle est donc, et reste en son fond "religieuse", malgré sa vocation affirmée de matérialiste.
Elle a beau jeu de s'affirmer plus proche de la nécessité humaine puisqu'elle accapare le corps d'un (sur)vivant non-idéel comme le levier de son action.
Mais ce corps (sur)vivant, elle s'en empare uniquement pour l'objectiver à ses besoins, à ses nécessités. Il est le corps morcelé, désarticulé, hors chaîne signifiante du langage, corps atomisé et délié pour être pris et rejeté uniquement dans la vocation d'une promesse d'objet plus de jouir. Ce corps est suspendu, déjà au bout de son fil ou de sa corde... et il n'est besoin que d'un petit coup pour le faire basculer et en faire le pendu de la farce!
"(...) parce que le discours capitaliste est là, vous le voyez (...) une toute petite inversion simplement entre le S1 et le $ (...) qui est le sujet (...) ça suffit à ce que ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume." ibidem conférence Milan 72
 
L'économie politique délègue dans la Valeur (divinité matérielle) ce qui auparavant était mis dans Dieu (divinité immatérielle). Et par cette astuce du fétichisme de la marchandise, elle livre le prolétaire généralisé à tourner en rond dans son circuit fermé hors lien social.

 
Au Dieu impalpable et immatériel qui dédaignait le corps de la nécessité humaine, à ce Dieu d'un irréalisme puisque conduisant les hommes au-delà de leur corps, le matérialisme-idéel de l'économie politique a substitué un Dieu tout ce qu'il y a de sensible, gardien de toute les possibilités car pétri dans l'accumulation de l'argent, un Dieu de corps bien sonnant et trébuchant donné comme clé pour s'approrier les objets du "désir"!
A une métaphysique céleste, abstraite et évanescente, l'économie politique a substitué une métaphysique concrète, celle palpable de l'argent où la règle individuelle est celle de l'"atome" propre à jouir pour lui, qui consomme se consumant.

De Platon à Hegel, c'est la place de l'Idée comme fonction de gouvernement qui est renversée d'abord par Marx, puis par Lacan.
Le matérialisme vulgaire dont se supporte l'économie politique est un idéalisme hégélien renversé.
Mais comme idéalisme renversé, ce matérialisme se présente lui-même comme une idée. C'est le sens de l'apport révolutionnaire de Marx, d'avoir annoncé -c'est aute chose que j'appellerai un évangile- que ce renversement devait se concevoir dans ce qu'il a nommé "le matérialisme dialectique", l'histoire du sujet révolutionnaire, ou bien n'être considéré que comme une prolongation historique du temps et du cycle métaphysique de l'Idée.
La psychanalyse se trouve au même point de bifurcation.
Soit elle peut se concevoir et s'agir comme un matérialisme dialectique, c'est-à-dire se référer pratiquement à la fonction révolutionnaire du Réel où c'est la matière de l'acte dans sa détermination de désir inconscient qui s'exerce et est prise en compte, et alors l'ek-sistence trouve un terrain pour se déplier; soit elle reste prisonnière du règne de l'Idée souveraine, dans le déni du Réel et de cette matière de l'acte qu'est l'autorisation à son propre désir rencontré par un analyste ou un analysant et elle se poursuit elle-même dans un procèssus gargarisant de "savoir" et de traque aux insignes et marques de cette reconnaissance (mais qui n'est pas pas celle du savoir inconscient) comme délimitant son espace en chasse gardée. Et là, dans la cour des "grands", ou des élites qui se sont choisies, bien loin de l'accueil au "tout venant", on se fait des courbettes et on se félicite grassement. Mais de l'acte, tel quel, de l'acte analytique, on n'en connait plus rien!
 

Marx a fait de la subversion, la plus sérieuse et approfondie des analyses à travers les impasses du discours capitaliste, dans son oeuvre majeure "Le Capital, Une critique de l'économie politique".


Pour conclure

Pour revisiter le lieu de cette sortie du ventre de l'ontologie qui nous ramènera sinon toujours à l'aune de l'action par la mesure d'une conception du monde, par son agonie dans le débat d'une Idée autour d'un concept et son approbation, ou son rejet comme devant faire vérité ou opinion légitime, il y a après Marx pour donner un terrain à la praxis, le lieu de la psychanalyse.
Après Marx, il y a Freud, Lacan et nous, pour subvertir pratiquement ce qui du discours sinon est pris dans les rets d'un filet où la dialectique comme un poisson prisonnier meurre de ne plus bouger. Pulsion de mort de l'ontologie contre pulsion de vie de l'Eros dans cette praxis, déjà dans le lieu de la cure.
Tel est l'enjeu de l'invention de la psychanalyse.
Il n'y a que la psychanalyse et cette condition de couple "analysant-psychanalyste" pour que ne se referme pas le trou du réel sur l' enclave du concept, de l'Idée où la vérité du signifiant se meurt, n'est plus portée par le sujet rédimé à l'ordre de l'opinion, d'un "savoir".
 
Il n'y a que le lieu de la cure pour visiter ce qui n'a jamais été vu ou visité, pour donner "raison d'entendement" et sens à l'inouï de ce qui chez un homme fait et structure son désir à travers ce qu'il peut en dire, et pour dit-cerner ce trou dans le Réel qu'est le Réel lui-même qui sinon ne s'éprend jamais d'aucune lettre, d'aucune écriture, et ne se plie et ne s'incurve jamais d' aucun arrimage.
On peut dire que le Réel est lesté de signifiants. Ce qui permet de dire qu'on le parcoure au moins un peu et qu'il ne nous encombre plus, comme territoire de l'obscurité.



Daniel DEMEY 25 octobre 2012



 
 
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