REVOLUTION-PSYCHANALYSE
Pour un mouvement révolutionnaire au sein de la psychanalyse

Petit hommage à C.Demoulin1

La théorie en acte

La théorie est elle aussi un acte analytique que son éthique détermine

L

 

Préambule

Dans certaines discussions que nous avons dans notre forum ou ailleurs, le rapport à la théorie pose souvent question

Elle est presque honnie par certain(e)s pour l'abstraction apparente dans laquelle elle se trouverait. Il  y aurait à considérer une psychanalyse clinique et puis une autre théorique!

J'ai retrouvé un petit texte de C.Demoulin, "Enjeux de la théorie lacanienne C.Demoulin 2001" in Psychoanalytische Perspectieven, 2001, nr. 46, riche d'enseignement que j'associerai à un commentaire d'une citation de Lacan tirée du séminaire VII, l'éthique de la psychanalyse, pour montrer que c'est la "réponse de l'analyste", son acte, en tant qu'il a à répondre, qui est en jeu dans un engagement devant la théorie.


 

C.Demoulin, extraits


 

"La psychanalyse n'est pas seulement une pratique, c'est aussi une théorie. Il me paraît important de ne pas clore l'enseignement de Lacan sur lui-même mais de poursuivre dans les voies qu'il a frayées en ouvrant le dialogue avec les savoirs contemporains. C'est d'ailleurs ce que faisait Lacan avec l'enseignement de Freud. Mais une telle démarche nécessite, pour s'orienter, d'avoir saisi les enjeux de la théorie de Lacan."


remarque personnelle: "rejoindre la subjectivité de son époque...en travaillant et en passant par le discours de la psychanalyse"

"La théorie lacanienne a pour fonction d'éclairer la pratique analytique, laquelle semble avoir une tendance naturelle à se dégrader, à retomber dans l'ornière des thérapies préanalytiques basées sur la direction de conscience et la suggestion. Ainsi, Lacan distingue le Discours du maître dont relève les psychothérapies et le Discours du psychanalyste. L'éthique du Discours du maître est l'éthique du Bien: c'est pour ton Bien!"

"L'éthique du Discours du psychanalyste, pour Lacan, c'est l'éthique du Bien-dire. Paradoxe de l'humanitarisme psychanalytique: il repose sur le fait que, pour un être humain, un parlêtre

suivant Lacan, arriver à dire ce qu'on avait vraiment à dire, même si on ne savait pas qu'on avait à le dire, peut être plus important que tout autre Bien. A tel moment, pour tel sujet, le Bien-dire peut être le seul Bien qui compte (Lacan, 1974: 65)."


 

Remarque personnelle: si dans l'éthique analytique, le Bien-dire appartient au sujet de le dire, pourquoi dire à sa place où « se trouverait » le Bien comme dans ce qui pourrait être un exemple imaginaire: « Un père ne fais pas ça ! » comme  à l'instar de toute intervention venant du discours du maître, est une pratique qui usurpe la place du bien-dire du sujet et est antinomique à une position de l'éthique analytique.

"L'enjeu de la théorie lacanienne, c'est d'abord la pratique. Il s'agit d'amener l'analyste à être à la hauteur de son acte. Il s'agit aussi de l'amener à penser son expérience au-delà de ses données immédiates et d'une appréhension naïve. Il y a là un choix essentiel. Les esprits pragmatiques sont souvent à la recherche d'idées simples. La compréhen- sion empathique fondée sur les sentiments contre-transférentiels résume pour certains, avec le respect du cadre, toute la théorie. Lacan, au contraire, pensait nécessaire que les analystes se forment à la pratique du concept, même si l'intérêt clinique n'est pas toujours direct."


 

"Théoriser l'Au-delà, c'est bien de cela qu'il s'agit dans la psychanalyse depuis Freud et l'invention de l'inconscient. Le scandale de l'inconscient pour toute une tradition de pensée, c'est qu'il implique un au-delà du vécu, un au-delà de la phénoménologie et de la primauté du cogito."

"Au-delà du principe de plaisir, Freud situe l'enjeu de la cure à un niveau proprement métaphysique, dans la lutte entre d'obscures pulsions de vie et de mort. Formulation discutable, certes, mais qui a pour le moins le mérite d'ouvrir un champ de réflexion au-delà du terre-à-terre des idéaux normatifs-adaptatifs."

"Lacan, à une certaine époque, définissait le projet théorique de la psychanalyse comme une érotologie, une science du désir. Si l'on tient compte des différents moments de l'enseignement de Lacan, on peut compléter cette formule. La théorie lacanienne est une théorie du sujet, du désir et de la jouissance. Je laisse volontairement en suspens pour l'instant la question de savoir si une telle théorie relève ou non de la science, point sur lequel Lacan a varié. Que l'analyse soit ou non une science, il n'en reste pas moins nécessaire que la théorie soit suffisamment rigoureuse pour être crédible au regard des exigences de la pensée scientifique."

Commentaire : c'est aussi une théorie de l'acte. Qu'un « je » puisse se dire dans une subjectivité à laquelle il incombe d'en être responsable : il n' y a de jouissance que de discours (LACAN))


 

Autre source par rapport à l'Ethique de la psychanalyse,  avec son commentaire:

La théorie en acte.

Ce qui est à retenir chez Freud et Lacan, dans le "rapport de l'action au désir qui l'habite", comme éthique analytique, c'est la subversion du sujet comme celle de l'acte, la subversion du sujet dans son engagement dans l'acte.

« L'expérimentum mentis que je vous ai proposé ici...nous essayons de l'articuler dans sa topologie, dans sa structure propre. Elle a consisté à prendre ce que j'ai appelé la perspective du Jugement dernier, je veux dire de choisir l'étalon de la révision de l'éthique à quoi nous mène la psychanalyse, le rapport de l'action au désir qui l'habite(...) 

L'éthique de l'analyse n'est pas une spéculation portant sur l'ordonnance, l'arrangement de ce que j'appelle le service des biens. Elle implique à proprement parler la dimension qui s'exprime dans ce qu'on appelle l'expérience tragique de la vie.

C'est dans la dimension tragique que s'inscrivent les actions, et que nous sommes sollicités de nous repérer quant aux valeurs. (je souligne) C'est aussi bien d'ailleurs dans la dimension comique(…) le comique, vous avez pu voir qu'il s'agit aussi du rapport de l'action au désir, et de son échec fondamental à le rejoindre. » Lacan L'éthique de la psychanalyse pg 361-362 ed Seuil 1986


 

Autrement dit, qu'il y en a, dans ce « rapport de l'action au désir qui l'habite » par lequel un sujet avec ses S1 s'engage par lui uniquement, avec pour échéance, celle « du Jugement dernier ».

L'échéance du jugement dernier, cela implique non plus celle du jugement des hommes, celui d'une appréciation d'un discours tel qu'il est « au service des biens », déjà dans une adhésion à une appréciation, à un convenu préalable, lié à une époque, dans un « prêt-à-porter ». 

Il y en a donc, dans cette éthique, qui y vont et qui rencontrent effectivement -et il n' y a rien à faire pour éviter cela, elle se présente, comme un réel- « la dimension qui s'exprime dans ce qu'on appelle l'expérience tragique de la vie ».

Rencontre de ce sujet éthique de la psychanalyse, alors avec le désaveu, la réprobation, le déshonneur, la disgrâce, la répudiation, la mise à l'index etc...par le "jugement des hommes", lui, toujours peu ou prou lié à la bêtise inhérente à un état des choses du discours, à une position du pouvoir, dans le service des biens.


 

L'éthique de la psychanalyse s'applique au discours de la psychanalyse, à ceux qui en parlent au risque de leur acte dans ce discours.

C'est à dire dans un  engagement de parole, dans l' acte qui n'est pas sans ce risque du tragique, en même temps qu'il porte aussi en lui avec ceux ou celles-là qui en parlent, inébranlablement la  "dimension comique" de l'échec.

Dimension de celui ou de celle, qui comme l'amant au moment décisif de se déclarer, trébuche et entraîne dans sa chute l'élue de son coeur et ses espoirs dans une catastrophe vestimentaire ou dans un autre aspect de ridicule, car « le comique, vous avez pu voir qu'il s'agit aussi du rapport de l'action au désir, et de son échec fondamental à le rejoindre. »

Il n' y a rien de plus comique que de voir quelqu'un se casser la gueule.

La réponse qu'on y fait, c'est celle qui est déterminée par ce "que nous sommes sollicités de nous repérer quant aux valeurs"

Valeurs pour la psychanalyse dans son éthique, homogènes à l'acte de "ce rapport de l'action au désir qui l'habite". Valeur qui nous soutiennent alors comme ouverture à notre acte à nous, dans sa reprise.

Et l'autre, là, qui serait tombé dans le ridicule d'avoir cherché et couru vers son objet de désir jusqu'à faire tout choir, y est relevé, non par pitié, mais par "amour", par reconnaissance de son engagement devant le "Jugement dernier.2

Le psychanalyste répond. Il répond de ça, de son acte "devant le Jugement dernier".

Ainsi, cet engagement « de l'action au désir qui l'habite » qui définit le sujet de l'éthique de la psychanalyse il ne se verra jamais comblé, il ne se verra jamais entièrement satisfait.

Il faudra toujours le reprendre, le relever soi-même, quitte à nouveau à répandre le rire chez l'autre, ou bien qu'il soit repris par un autre là où il serait trop mal tombé et où il serait « ridiculisé », méprisé jusqu'à faire péter les boutons de la grasse compagnie. (nouveaux rires alors)

Mais, ce désir, incessamment recommencé, confrontant aux deux aspects de la vie -le tragique et le comique- sera toujours remis à l'ouvrage et se retrouvera toujours sur la scène du spectacle permanent du semblant dans lequel nos vies s'écrivent.

Scène du spectacle du semblant dont ceux-là, les vrais acteurs, ils le savent bien, sont pour les spectateurs de leur destin, les Charlots.


 

Je serai indéfiniment Charlot, et engagé, plutôt qu' à patauger dans une soupe froide de légumes pas cuits, mal épluchés.

A chacun son sort peut-être, à chacun son éthique alors?! Mais pour la psychanalyse, il n'y a pas de soupe froide ou tiède.


 

Aimons-nous la psychanalyse? Pourquoi? Qu'y faisons-nous? Combien la trouvons-nous nécessaire, indispensable? agréable, futile, confortable, indigeste, de bonne compagnie, une putain, une amante de passage, une jeune fille à marier, une mère, une femme?

"Je voudrais que vous vous rendiez compte que s'il(ce petit groupe autour de Lacan) est constitué comme tel, à l'état de groupe autonome, c'est pour une tâche qui ne comporte rien de moins pour chacun de nous que l'avenir-le sens de tout ce que nous faisons et aurons à faire dans la suite de notre existence. Si vous n'y venez pas pour mettre en cause toute votre activité, je ne vois pas pourquoi vous êtes ici" Lacan Sémin 1 pg 13 ed Seuil


 

Au risque d'en faire hurler certain(e)s... je sais pourquoi j'y suis.


 

Votre Daniel


 

Le 27 janvier 2015

1 Christian Demoulin, psychanalyste AME à l'EPFCL, a animé le Forum du Champ lacanien de Liège jusqu'à sa discparition en 2008. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles. "Se passer du père" "Psychanalyse, thérapeutique?"

2 note ajoutée 30/01

Cette confrontation de l'acte au "jugement dernier" réfère la psychanalyse au "sacré", si le sacré se rapporte à une propriété d'un inviolable et d'une nécessité.

L'acte analytique d'interprétation, mais aussi celui de passage à l'analyste, dans le désir de l'analyste, ou encore dans ses écritures du discours analytique, par l'éthique lacanienne relèvent de ces  propriétés de la psychanalyse la référant à du "sacré". Si celui qui se prétend analyste ne s'y engage pas ainsi, par ses actes "devant le jugement dernier", il n 'y a pas de psychanalyse, enfin pas de psychanalyse inspirée par le travail de Lacan.

La psychanalyse et les psychanalystes ne seraient pas hors considération du sacré.

Certainement pas de la même façon que les religieux.

Quand on lit l'éthique de la psychanalyse, on retrouve quelque chose qui dans l'acte analytique, fait bord au sacré...à ce qui est intouchable, inviolable et à conserver nécessairement du point de vue de cette éthique : c'est « le rapport du désir à l'action » pour un sujet qui le porte, cet acte dans la valeur qu'il n'est qu'à lui-même, de son ressort, de sa responsabilité et « devant le jugement dernier ».

Valeur d'engagement devant le jugement dernier que seul dans l'après coup, une reconnaissance de son effet de tuché peut venir comme réponse d'une confirmation éventuelle d'un bien-fondé. Mais même pas toujours. Il y a des actes, des interprétations, des textes qui ne font pas mouche ou dont l'effet n'est pas directement appréciable. Mais le rapport du psychanalyste dans son acte où il a à répondre, ça, c'est le « sacré de la psychanalyse ». Enlevez lui cela...il n' y a plus de psychanalyse enfin qui se réclamerait du travail de Lacan.


 


 


 




 
 
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