REVOLUTION-PSYCHANALYSE

Pour un mouvement révolutionnaire au sein de la psychanalyse

Lettre aux Romains et aux parle-ment-taire(s) 1/2

Rejoindre la subjectivité de son époque

 

Rejoindre la subjectivité de son époque, c'est en saisir le mouvement, non pas s'arrêter sur le moment dont l'opinion fait un choix pour y ajouter encore un autre choix, une nouvelle opinion venant faire accumulation par supplément d'opinions.

Ce n'est pas nécessairement prendre le train en marche pour y ajouter un wagon supplémentaire ou y grimper à tout prix de peur de ne pas y être.

Pour le psychanalyste, rejoindre la subjectivité de son époque c'est se saisir non de ce qui se prend, de ce qui s'ajoute à la circonstance de la réalité politique, sociale, économique telle qu'elle organise elle-même sa production dans une reproduction de ce qui fait accumulation de plus de soi-même, c'est non pas ça, mais c'est rejoindre le manque en cette époque et ce qui y fait faute. C'est plus par l' inscription d'un moins que dans la (re)mise d'un plus en plus que le psychanalyste va comme citoyen se mettre au diapason de son époque.

 

Le manque du manque:  "pas de désir".

 

Ce qui y manque, ce dont elle manque, cette époque, du fait de sa poursuite du même de soi de sa circonstance initiale d'être une société du profit et de la plus-value dans l'échange, c'est de manquer de manque, puisque tout qui se produit doit se produire dans la plus-value à retirer de l'échange, dans « une mise en lien » -une fausse mise en lien, destinée au Dieu-Valeur, à l'être de la Valeur se valorisant: Valeur, comme entité abstraite, sans manque se perpétuant en devant s'augmenter... a défaut de quoi, c'est la crise décrite par Marx. Crise d'excédent qui fait chuter les prix dans l'échange; crise de surproduction dans laquelle la Valeur comme un « Dieu plein » devant surmoïquement se valoriser, se dévalorise et précipite dans les cataclysmes que nous connaissons, créant autour d'elle le vide nécessaire à la reprise de sa marche vers le plein, éradiquant des pans entiers de matières, matériels et matériaux excédentaires à son procès.

 

Sans manque ne veut pas dire sans carence. Car évidement, c'est en tant que le processus de valorisation est abstrait qu'il est sans manque. La Valeur se perpétue dans l'idéal du ciel de son autonomie, de son détachement, de sa « liberté » vis à vis de la trivialité utile mais encombrantede ce qui la produit: le prolétaire.

 

Au service de ce discours et de cette abstraction du mirage capitaliste, il y a la réalité, la triviale réalité des hommes à la fois dans la question de leur besoin et de leur désir, mise sous l'astreinte de ce régime féroce, de cette puissance implacable forcée de réduire à elle la réalité humaine.

Nous sommes aujourd'hui, comme le disait Lacan « tous prolétaires ». Et c'est bien dans l'acception marxiste qu'il le dit. Dans un au-delà de la répartition en classes sociales d'une description sociologique, nous sommes tous – depuis le plus riche au plus pauvre, logés à la même enseigne d'être prolétarisés... c'est à dire à n'avoir rien d'autre que notre corps pour faire avec ce monde en vendant notre force de travail. Corps usagé se soutenant du désir inconscient et que malgré toute la dégradation qu'il peut lui arriver à cet « outil », il y a néanmoins un reste à ce corps, une échappée, dans celui de la « proles », la descendance, nourrie « alere » de l' irréductible du désir. Mais rien n'est gagné.

 

Un faire avec ce qui du régime globalisé veille et assure au maintien de son ordre et de son fonctionnement par la gestion mondialisée des « ressources humaines », en vue toujours d'une capitalisation, de l'adaptation dans une mise en forme appropriée de ces ressources humaines au mode de production généralisé.

 

Nous voyons déjà dans cette description, un modèle presque entièrement tourné vers l'imaginaire de l'identification à l'objet, tourné vers le narcissisme de l'objet à travers l'incorporation de son image que nous consommons et qui nous consume.

Le corps n'est plus considéré dans le nouage de RSI, mais comme pur objet imaginaire fantasmatique, établi dans sa correspondance aux besoins du capitalisme, réifié dans l'objet qu'il est pour le discours du capitaliste, commis à survivre en tant qu'il s'accomplit, se réalise comme « corps » signifié dans et à travers l'objet a de la production et de la consommation. Le signifié du corps par le discours du capitaliste est un signifié d'objet a plus de jouïr dont la consumation digestive rendra compte de la consistance imaginaire de ce corps qui ne peut plus manquer.

 

Plus(pas) de manque à jouïr, mais des objets en nombre et quantité illimités; des « images » d'objet cause du désir qui exigent surmoïquement d'être captés, capturés et consommés à défaut de quoi surgirait l'angoisse insupportable du manque réel.

L'angoisse de ce manque réel est redoublée d'une absence d'un signe dans le discours contemporain pour mener ce parlêtre en profond malaise à faire face et à affronter ce manque et cette angoisse.

Devant l'appel « des lathouses » nouveaux qui s'offrent indéfiniment comme suppléance et bouchon à cette angoisse devant le manque, quel signe aujourd'hui peut rencontrer le prolétaire pour se fier à la nécessité d'un repositionnement de son désir? Aux psychanalystes? Si souvent discrédités par eux-mêmes, dans des excès qu'ils donnent à voir de goût pour le prestige, pour l'argent, le pouvoir, la singerie du « maître », l'appropriation privative des vestiges, la collusion avec le monde politique, celui du « Savoir » de l'université… dans des marchandages, négociations etc

 

« Tous prolétaires » nous participons tous à la persistance du monde capitaliste avec seulement « notre corps » jouissant de parlêtre comme paravent. Pour faire face à la tempête, il n'y a que par notre corps que nous sommes des survivants à la pénétration en nous de la monstruosité « libre », « détachée et déliée » de la Valeur, du processus de la valorisation s'appuyant sur cette promesse de jouissance à travers les objets plus de jouir.

En même temps, ce corps de notre parlêtre, ce corps parlant à jouir, est parlé par le discours du capitaliste, brutalisé par lui. Il « jouit » de la langue du capitaliste qui le colonise de ses attrapes « les lathouzes ».

 

Nous sommes tous contraints à ce service à rendre au règne de la domination et de la perpétuation du monstre abstrait de la Valeur et nous résistons inconsciemment tous à ce monde objectal et littéralement a-bject de cette meurtrification par l'objet.

 

La société capitaliste, notre société, se produit non pas en tant que société humaine de désirs et de besoins, mais en tant que société du rapport social de production capitaliste que définit Lacan dans « le discours du capitaliste », c'est à dire un rapport social (même s'il ne fait pas lien, rapport social quand même!) qui entretient la valorisation du profit comme étant Le besoin, supérieurement au désir- qui lui fait re-mettre toujours une couche en plus pour se masquer, s'abriter, et qui en fin de compte finit par tuer le désir en lui puisqu'il n'y a plus que des objets appelés et aspirés par des objets. Le rapport social de production dans la société capitaliste, s'il met en présence des corps, veut abstraire ces corps. C'est ce que nous fait vivre tous les jours la bureaucratie qui signe l'administration des corps dans sa logique épouvantable, kafkaïenne et criminelle.

Les corps ne sont plus que représentés par un ordre de papier qui les dit, les consigne, les assigne. Il n'est plus nécessaire de les faire se rencontrer, se parler, une administration s'en charge.

Le rapport social de production capitaliste est un couple-vampire qui se vide par lui-même, s'aspire à la matière de ses procédures et des objets de jouissances dont il se gave dans l'échange.Chacun se présente à l'autre dans cette réalité très concrète, chiffrable d'être le moyen de l'autre dans une concurrence pour parvenir à sa jouissance. Et il n'y en a jamais pour tous d'ailleurs à ce compte-là.

Ainsi, ce qui manque à notre époque, ce dont elle souffre cette époque, c'est avant tout d'un manque de manque. De presque tous les côtés où l'on se tourne, sauf du côté d'une incertaine psychanalyse - incertaine car elle n'échappe pas à être bancale et à se soutenir même de sa bancalité – on est plongé dans le remplissage, de « désir » d'accumulation.

Nous sommes inondés – et c'est un tsunami - envahis d'images, de paroles, de sons, de choses, d'opinions à avoir, de décisions à prendre, de savoirs à apprendre, de contrats à honorer... pour certains d'argent, de richesse à posséder...pour d'autres de pauvreté, de misère à désespérer...

Et nous nous présentons avec la chance, la malchance d'être « né quelque part » comme la face pile ou face de la même pièce.

Une pièce qui est en actes. Ce dont les psychanalystes ont à faire état dans un signe qui peut parvenir à qui veut bien l'entendre, qu'au « désir d'objet » et à ses réponses d'objet du discours du capitaliste, il y a un autre désir, dans une résistance par le symptôme qui parle autrement et dit autre chose que la réponse par la consommation et la consumation d'objet.

 

Une éthique du Réel

Aussi, à l'orée et la bouche de la catastrophe dont le jour est fait d'enfer, et qui déferle sur l'époque de manière bien pire que les 7 plaies d'Egypte, Lacan amorce la réponse du fondement sur quoi bâtir et sur quoi ne pas céder, lorsque « L'affaire n'est pas autrement facilitée par le fait que le bonheur est devenu un facteur de la politique »(...) Il ne saurait y avoir de satisfaction d'aucun hors de la satisfaction de tous. Recentrer la psychanalyse sur la dialectique vient présentifier pour nous que le but apparaît indéfiniment reculé. Ce n'est pas la faute de l'analyse si la question du bonheur ne peut s'articuler autrement à l'heure actuelle. Je dirai que c'est dans la mesure où, comme Saint-Just, le bonheur est devenu un facteur de la politique. C'est du fait de l'entrée du bonheur dans la politique que la question du bonheur n'a pas pour nous de solution aristotélicienne possible, et que l'étape préalable se situe au niveau de la satisfaction des besoins pour tous les hommes »

Lacan Le séminaire, livre VII, l'Ethique de la psychanalyse, pg 338

 

Ainsi, notre participation citoyenne, est-elle appelée, parce que nous sommes psychanalystes et sensibles à cette forclusion du manque que le discours du capitaliste crée, à nous astreindre à cette confrontation incessante à la fermeture que ce discours entraîne, scindant le parlêtre de ses besoins, l'abstrayant du préalable. Lacan convoque la psychanalyse et les psychanalystes à une condition, celle d'une position qui détermine leur présence sur la scène de la subjectivité contemporaine dans « un avant tout », à partir de « ce préalable (qui) se situe au niveau de la satisfaction des besoins pour tous les hommes » !!!!!

 

Cela peut paraître étrange, incroyable venant là et tomber comme un cheveu dans la soupe ou plutôt un pavé dans la mare, cette thèse, mais c'est absolument génial pour nous aujourd'hui et il faut la voir comme la convocation du Réel, du nouage par le Réel, dans une anticipation de RSI.

Le discours du capitaliste ne fait ni moins que forcer un détachement du Réel. Il pousse à détruire la structure en forcluant le Réel, en le faisant rentrer de force dans l'Imaginaire du fantasme capitaliste, de « ses besoins liés à la Valeur se valorisant » afin qu'il n'apparaisse plus, ce Réel encombrant qui lui fait défaut, jusqu'à volontairement le faire disparaître, l'éradiquer, l'exterminer.

A ce titre, les camps d'extermination ont été la réponse faite à ce Réel, à cet impossible, à l'intérieur du discours du capitaliste bien adossé à celui de la science et de la technique. Réponse faite jusqu'à inscrire l'effacement du Réel dans une volonté d'enfer. Les nazis brûlent des corps excédentaires entassés comme autant de déchets, de choses qui ne sont plus des hommes, devenues inutiles qui n'ont plus d'existence et qui ne consistent qu'au titre de choses à « déconsister ».On récupère tout ce qui peut l'être, jusqu'à la peau et les os parfois.

 

Ils réalisent le dénouage jusqu'au chiffrage. Le chiffrage de la matière humaine, le fait qu'ils tiennent des registres avec des numéros remplaçant les noms et puis que ces nombres sont gravés à même la chair des hommes, indique qu'ils « ne sont pas des sauvages », qu'ils font bien leur travail, et qu'ils sont bien les « maîtres dans la volonté du monde », qu'ils réalisent une consistance imaginaire dans le symbolique, mais, pour eux, que le Réel l'impossible n'est plus.

C'est ce processus là, de forclusion du Réel, pour en arriver à ne plus faire qu'avec l'Imaginaire et le Symbolique qui est au coeur du discours du capitaliste. Forclusion du Réel, c'est ce devant quoi les psychanalystes ne peuvent en aucun se laisser emporter; d'où l'incise de Lacan que « le préalable se situe au niveau de la satisfaction des besoins de tous les hommes ».

 

 

Ce Réel dans la forclusion de l'impossible, fait évidemment retour dans les « résistances  multiples » à cette sauvagerie de vouloir s'en passer. Ce sont les dépressions, l'anorexie, la boulimie...entre autres comme protestations du prolétaire à cette entreprise de forclusion. Ce sont les grèves du sujet, les arrêts mis à la production infernale et autres manifestations de blocage dans la carence ou le débordement.

 

Merci Lacan... pour ce « là quand? ».

« Là quand » d'une présence effective de la psychanalyse à partir du moment de la reconnaissance parmi les psychanalystes de ce prémice qui découpe l'espace de l' entendement à leur acte, leur donnant place dans l'époque, à partir de ce qui tranche irrémédiablement, définitivement avec le discours du capitaliste.

Nous sommes bien dans l'Ethique de la psychanalyse, où cela se joue vis à vis du Réel comme Lacan le confirmera dans le séminaire X, L'angoisse: « A savoir que toute morale est à chercher dans son principe et dans sa provenance du côté du réel » pg 174

Le couteau est dans la plaie de la bête, de la monstruosité. Et le coup est porté depuis celui par lequel il n'était pas supposé venir, « par le corps prolétaire» de la psychanalyse lacanienne. 

« Tous prolétaires » dit Lacan dans la résonnance d'une fraternité de condition à être rapporté à ce déchet de notre corps... comme objet a, cause du désir, après la coupure.

« Je vous le donne comme une hostie, car vous vous en sevirez par la suite. Le petit a, c'est fait comme ça. C'est fait comme ça quand s'est produite la coupure, quelle qu'elle soit, que ce soit celle du cordon, celle de la circoncision, et quelques autres encore que nous aurons à désigner. Il reste, après la coupure, quelque chose de comparable à la bande de Moebius qui n'a pas d'image spéculaire ». ibidem pg 116

 

C' est en donnant signe, en faisant coupure réelle, événementielle dans le langage, en rompant le cercle infernal de l'ordre fou du discours du capitaliste avec le tranchant de cet acte de dire de la psychanalyse prolétaire, révolutionnaire – dans l' énigmatique d' une anticipation désirante de l'autre dans son désir, le désignant, le nommant à découvrir la qualité ouverte de son désordre symptômatique comme révolutionnaire, car le situant plus librement par rapport à l'emprise du discours du capitaliste, pour lequel il n'a pas de symptôme que des troubles en pesrpective consciente de « remédiation, de guérison, d'adaptation », qu'à notre époque, nous prendrons place au siège de la subjectivité contemporaine.

 

Que vive la psychanalyse révolutionnaire! Et quelle s'affirme de Lacan.

 

 

 

P.S Dans une deuxième lettre, nous analyserons plus en profondeur ce rapport du discours capitaliste au symptôme. Ce discours efface dans la langue le symptôme pour n'avoir plus à faire qu'à des « troubles ». Il en résulte aussi une forclusion à venir du Réel. Un monde de bonheur et de santé dans le bien pour « tous »...enfin uniquement pour ceux et celles qui l'auront bien voulu et le veulent ainsi dans une volonté suffisante et cohérente d'actions...Et alors tant pis pour les autres, qui véhiculent, qui sont « la peste ». La Remise en ordre vers l'holocauste est déjà bien engagée.

 

 

Daniel DEMEY

le 10 décembre 2012




 
 
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