REVOLUTION-PSYCHANALYSE
Pour un mouvement révolutionnaire au sein de la psychanalyse

Un oubli joui n'apparaissant plus que dans un signe

Lecture du poème dans sa proximité avec le discours de la psychanalyse.


 

« Sous le nom des choses : je n’y suis pas, ne m’y vois

pas. Où est-elle, la langue qui m’appartienne ? »

 

Est-ce de n’avoir pas de mots à soi, que j’éprouve la

nécessité de cette peine obscure de ne pas me taire ? »

 

Ce qui n’appartient qu’à moi, qu’est ce ?Ça, qu’on

laissera au prochain tournant. Avec quoi on peut faire

quelques pas. 

 

On laisse de l’oubli. »

 

Sergio Núñez Tolin (inédit)

 

Poète belge. Il a publié une dizaine d’ouvrages dont les derniers chez Rougerie : « Noeud noué par personne » 2012 et « Fou, dans ma hâte »2015

 

En quelques mots, 8 lignes, l’artiste atteint à l’essence d’un autre discours, celui de la psychanalyse, discours étranger à lui, pourtant advenu si proche.

 

Un oubli joui n'apparaissant plus que dans un signe

Lecture du poème dans sa proximité avec le discours de la psychanalyse.

 

« Sous le nom des choses : je n’y suis pas, ne m’y vois

pas. Où est-elle, la langue qui m’appartienne ? »

Il y a la langue, qui fait sens, discours, et lalangue (Lacan), une « motérialité » de jouissance, comme un « babil » qui ne renvoie pas au « nom des choses », mais à cette jouissance de bord, où sans être des mots, il y a des signifiants pris dans leur seule jouissance à dire.

 

« Est-ce de n’avoir pas de mots à soi, que j’éprouve la

nécessité de cette peine obscure de ne pas me taire ? »

 

Devant le désert du sens qui ne répond pas à la question « du qui suis-je ? » il y a une détresse car l’Autre n’a pas de réponse. Le langage n’offre pas de solution, de réponse à la question du « Qui suis-je » : « est-ce de n’avoir pas de mots à soi ? »

Détresse de l’absence de réponse dans l’Autre du langage qui pousse alors le poète, comme manque à vivre son « être », manque de son « identité » imaginaire, manque de sa « conclusion » comme sujet de la philosophie, et qui l’engage à la recherche, par « nécessité de cette peine obscure » à se retrouver dans la filiation à ce « babil », dans la lalangue comme « nécessité de cette peine obscure de ne pas me taire »

 

 

« Ce qui n’appartient qu’à moi, qu’est ce ? »

 

Cette propriété de son entrée dans le langage par ce qui n’est qu’à soi, sa singularité profonde, est contenue dans cette jouissance du babil, sa lalangue.

 

« Ça, qu’on laissera au prochain tournant. Avec quoi on peut faire quelques pas. »

Parce que c’est par cette lalangue reçue en pointillé de l’Autre, que se transmet la langue maternelle, le pas dans le langage.

Lalangue opère par tuchés qui érogénéisent le corps.

Ce que l’enfant attrape au berceau ou au sein, en premier, c’est  cette jouissance venue de l’Autre qui lui parle, s’adresse à lui de manière privilégiée dans sa « lalangue ». Cette lalangue de l’Autre fait signe de sa jouissance dans une énigme. Question de « mais qu’est ce que me veut cet Autre alors ? »

 

Lalangue qui fait « mouche » sur le corps, atteint l’enfant, l’entame, entame sa joiussance par la jouissance de l’Autre. Celle-ci est ce premier point d’arrêt qui sort l’enfant de son monde où il n’est sinon que confusion avec un Autre non barré, non troué (lui-même dans l’hébétude face au réel qui fait irruption).

 

Cette jouissance de lalangue qui « troue » son corps, l’érogénéise. Ce « trou » lui apprend la détresse nécessaire, à partir delaquelle il se reprend ou non, dans ce geste où il s’ouvre encore aux signes de l’Autre qui de son côté le retouche.

 

Une hypothèse fait du refus de reprendre les  signes de jouissance de l’Autre, du refus de revivre encore le trou de l’érogénéisation - ce que Lacan appelle « le choix obscur du sujet » - l’autisme ou des formes de psychose.

 

« On laisse de l’oubli »

 

Cette jouissance de lalangue maternelle fait trace éparpillée et ensuite condensée dans une lettre, une écriture du signe de la jouissance de l’Autre faisant ce qu’on appelle alors « l’identification au symptôme », déterminant le « y a d’l’Un » d’un irréductible, le « je suis cela » lui-même dans un nouage hors sens et hors signification qui reste un insu pour le sujet.

La lettre, comme condensation de ces marques de jouissances est dit « savoir inconscient joui ». Cela réfère à ce « on laisse de l’oubli » du poète. On laisse du « je ne sais pas » de cette identification à la lettre qui tient elle à l’opération du « refoulement originaire », à un effacement, plutôt au recouvrement d’une Autre jouissance.

 

C’est ça qui passe, ce qu’« on laisse », qui se véhicule de génération en génération : un oubli joui n’apparaissant plus que dans un signe.

Car la lettre est aussi le signe de l’opération réussie du « refoulement originaire » sans laquelle l’enfant n’entre pas dans le langage par lalangue.

Si l’enfant ne prend pas, ne s’ouvre pas aux signes de l’Autre sur son corps faisant « trauma d’ouverture », puis qui se refermant, ces signes ne parviennent jamais non plus à la condensation en une lettre pour ce sujet.

 

Le refoulement originaire indique que la porte du retour au corps tout de la Mère est refermée. C’est l’acquiescement à la perte de jouissance, de ce « tout  de la Mère » qui fait que l’on se déporte vers un « ordre du signifiant », du langage à partir de la question de la demande de l’Autre. « Qu’est ce qu’elle ou qu’il me veut ? » mettant le sujet en selle de son désir à travers le manque d’un signifiant dans l’Autre, dans sa recherche à lui d’une signification de son désir.

 

Parcours d’une analyse, jusqu’à ce terme de la lettre, où le sujet retrouve sa jouissance dans ce lieu de « son savoir inconscient joui », comme ce qui fait l’ articulation de son désir à un langage, à un discours dans un nouveau choix ; un choix dégagé à l’ouverture du sens aussi de ce qui n’en a pas.

Choix gratuit du poète d’écrire son symptôme.

Reconnaissance du réel, de la lettre dont le sujet peut avoir moins peur.

Rencontre en ce point-là avec l’Autre dans cette prise avec lalangue faisant ici bordure au langage poétique. Poésie dans le travail d’un épurement de la langue.

En quelques mots, 8 lignes, l’artiste a atteint à l’essence d’un autre discours, la psychanalyse, discours étranger à lui, pourtant advenu si proche.

 

Daniel DEMEY

1er avril 2015




 
 
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